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Pour Saïfiddine Chéraliev

Au plus fort de la saison qui répand les fleurs, le Vieux Peintre travaillait dans son atelier, entièrement seul. En face de lui se dressait son chevalet, le vieux compagnon à trois pieds avec lequel il avait parcouru des milliers de lieues pour trouver quelque lieu rare et beau ; il se tenait là sans un mot. Sur la table à la peinture pâlie, sur des armoires restées du temps de Daqyanous, et le long des quatre murs, on voyait des dizaines de tableaux, en couleur et en noir et blanc, petits et grands, achevés et inachevés : des paysages, des études, des visages de femmes du village, de vieillards, et toutes sortes d'autres objets encore. Le sol sans éclat, encombré de châssis et de cruches de terre et de cuivre rongées par la poussière, annonçait que depuis un an ou davantage personne, ni femme ni homme, n'avait passé le balai ici.

Les yeux du maître du lieu et ceux de ses amis, pour la plupart du même métier, s'étaient faits à ce désordre et ne s'en offusquaient pas : ils tenaient un tel état de choses pour un phénomène ordinaire. L'important était que des dizaines de ses tableaux avaient été créés dans cet air-là et dans cette pièce-là, avaient orné des expositions, et étaient maintenant tombés aux coins du pays et dans l'étranger proche et lointain. Des collectionneurs et des amateurs curieux avaient acheté quantité de ses œuvres pour en faire des présents. Et voici que le Vieux Peintre venait de revêtir de l'habit de l'acte le vieux souhait de son cœur : il avait enfin mené jusqu'au bout son propre portrait, et l'avait signé. Il recula d'un pas ou deux et examina d'un œil scrutateur les différents endroits de l'œuvre. Penchant la tête tantôt vers l'épaule droite, tantôt vers la gauche, il fixait le tableau sous tel ou tel angle. « Les rides aussi, Dieu me pardonne, il se trouve qu'elles vont bien à l'homme. » Aux instants du rasage, il ne leur avait jamais prêté attention. Et maintenant ? Le portrait est sur le chevalet, et il peut le regarder autant qu'il lui plaira, et compter les traces des plis, ordonnés comme un ornement. Chacun d'eux une route, un secret, un morceau caillé de sa vie.

« Voilà donc où nous en sommes, vieil homme ! » dit le Vieux Peintre au portrait, apparemment avec reproche, en vérité avec fierté.

À cet instant, sans qu'il s'y attendît, par la fenêtre à battants un oiseau entra en volant dans l'atelier, tout à son aise et sans crainte. Il fit un tour sous le plafond et se posa avec grâce sur le chevalet.

« Petit oiseau non convié ! D'où es-tu venu ? »

« Où ! Où ! Où ! »

Un perroquet. Le peintre le reconnut aussitôt, et l'oiseau répéta le mot à demi avalé.

« As-tu soif, belle créature, ou faim ? Non ? »

« Non ! Non ! Non ! »

« Quelle langue prompte ! » Étonné, le Peintre s'assit dans le vieux fauteuil.

Le perroquet s'envola, se posa sur la tête d'un clou planté dans le mur et battit des ailes. Au clou pendait un grand boulier noir, ses fils et son cadre de bois solidement suspendus.

« Je t'en prie, n'ose surtout pas — » fit entendre le maître de l'atelier sans bouger de sa place.

« Ose ! Ose ! Ose ! » cria l'oiseau en promenant ses yeux brillants alentour.

« Compris. Je disais cela comme ça, ne te fâche pas. C'est le boulier de mon père. Que Dieu le reçoive auprès de lui. Toute sa vie il nous a nourris avec les comptes et les écritures du travail des cultivateurs. Il m'est sacré. C'est le seul et meilleur héritage que j'aie pris pour moi, comme signe de mémoire. Tout le reste de leurs biens, je l'ai partagé entre mes sœurs et mon frère après le départ de notre mère. Elles sont jeunes encore, et moi je suis vieux. Les biens de ce monde n'ont plus aucun sens pour moi. »

Il poussa un profond soupir.

Puis d'un petit marteau il cassa une noix et, sans se presser, en émietta le cerneau avec un vieux couteau émoussé, le mit dans une soucoupe à la couleur passée et au bord ébréché par endroits, et la poussa vers le perroquet.

« Prends, mange ! »

L'oiseau vint en volant comme s'il avait compris, et donna un coup de bec ou deux. Il tourna sur place en quelques petits bonds, puis s'en alla à grands coups d'ailes et se posa sur un buste blanc qui n'avait pas de tête.

« Tu as trouvé un bel endroit où poser les pattes ! » grommela le Peintre en exprimant son mécontentement. « Dieu m'est témoin, je l'ai renversé par accident et cette belle tête est partie en morceaux. J'ai voulu la remettre ensemble, j'ai vu que cela ne se pouvait pas, et je l'ai laissé seul. »

« Seul ! Seul ! Seul ! » prononça l'oiseau.

« Qui est seul, qu'est-ce qui est seul ? Simple que tu es. La malheureuse était ravissante. Ah, comme je l'aimais ! De la tête aux pieds elle était le printemps, le printemps qui répand les fleurs. Et tout à coup elle a perdu le chemin. Elle m'a laissé avec nos trois enfants et elle est partie. Qu'une femme sorte sans raison, alors la maison, passe encore : c'est le monde qui brûle. »

« Raison ! Raison ! Raison ! » éleva de nouveau la voix le perroquet.

« Si elle avait eu de la raison, aurait-elle pris la main d'un autre homme ? Quand j'ai fait ce buste, ses yeux et son visage avaient encore de la lumière ; elle était la mère de garçons de neuf et de six ans et de ma délicate petite fille de trois ans. Ce qui l'a séduite, je ne le sais pas. Je n'ai pas demandé. De temps en temps je la vois dans la ville ; cette égarée, je la reconnais à soixante-dix mètres, et je passe de l'autre côté de la rue, pour que mon œil ne tombe pas sur son œil et qu'il ne me faille pas me laver le visage trois fois. Dieu merci, c'est passé. En tombant et en nous relevant, mes enfants et moi avons grandi ensemble. Quels jours ont passé au-dessus de nos têtes. À qui raconter tout cela ? Mais la tache d'un cœur, peut-on la laver ? Dis-le toi-même. Peut-être t'a-t-on blessé toi aussi, ou chassé de ta cage, et c'est pour cela que tu es venu ici en volant. Qui sait. »

Le perroquet allait et venait sur le cadre du portrait du Vieux Peintre.

« Visage ! Visage ! Visage ! » dit-il.

« Pas un visage. Des rides du haut en bas. »

« Rides ! Rides ! Rides ! » répéta le perroquet.

Il se posa maintenant sur un autre tableau. Celui-là s'appelait La Musique du vivre. Étrange spectacle : trois femmes au corps extrêmement beau, nues comme au jour de leur naissance, l'une d'elles un dutar à la main, apparemment enlacées, étaient venues en suspension jusqu'au vol. À leur hauteur tournoyait aussi un cheval de Khatlon aux pieds de vent, réjoui, semblait-il, par les corps délicats et tout nus des dames.

« Nues ! Nues ! Nues ! »

« Tes yeux sont aveugles. C'est pour cela que tu dis des sottises. »

La porte grinça et s'entrouvrit. La fille du Vieux Peintre passa la tête.

« Dada, bonjour, j'ai entendu votre voix. Avec qui parlez-vous donc ? »

« Oh, comme ça. Avec moi-même, lumière de mes yeux. Avec moi-même. »

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