Le zoo
Ce fait sanglant et inouï s'abattit soudain sur la vie de la grande ville et ne dura qu'un jour et une nuit – vingt-quatre heures, soit mille quatre cent quarante minutes – et souleva un tumulte non seulement dans tous les coins de la mégapole, mais à des milliers de lieues au-delà. Et la plupart des habitants comprirent que le monde d'aujourd'hui est chose très fragile et qu'en un instant il peut sombrer dans un effondrement plein de tragédie…
L'air était sombre, d'épais nuages noirs avaient recouvert toute la face du ciel.
Et soudain parut un spectacle étrange.
Du sud-ouest de la grande ville, une multitude innombrable et criarde de corbeaux passa en vol régulier, comme rangée en ordre de bataille. Et cela bien que la douce saison du printemps vînt à peine de s'établir. Des milliers et des milliers de corbeaux chantaient un chant d'effroi. Pendant ce temps, des centaines d'habitants, comme sourds ou aveugles, vaquaient à leurs allées et venues sans y prendre garde et ne levaient pas même la tête vers le ciel.
Un jeune homme fit exception. Pris de curiosité, il s'arrêta pour regarder. Et, observant avec une vive attention, il s'aperçut que contre cette multitude – contre les siens – un corbeau battait des ailes, se tordait, cherchait entre ses semblables, au milieu de cette houle puissante, un chemin en sens inverse ; et, chose étonnante, sans en heurter un seul, il avançait à grand-peine, petit à petit. Mais les siens étaient sans nombre…
Pauvre corbeau ! Pourquoi t'épuiser en vain ? Ce que tu fais est comme tracer une figure sur l'eau. Il n'est pas facile de se dresser devant la foule, se dit le jeune homme. En même temps il rendit hommage à l'audace et à la constance de ce corbeau solitaire et obstiné.
Il voulait voir comment finiraient la peine et le vol du corbeau. Mais la vague de la multitude des corbeaux ne prenait pas fin, si bien que le corbeau obstiné, hardi, rebelle n'atteignait pas le ciel libre.
Ses yeux se fatiguèrent.
Que Dieu te garde, corbeau solitaire !
Et le jeune homme retourna à ses autres pensées…
Il était encore célibataire et vivait son vingt-septième printemps ; né et domicilié dans une mégapole pas si grande – une ville dont la population dépasse d'un peu les cinq millions –, il parlait et écrivait en outre plusieurs langues avec aisance et culture, et s'était rendu bien des fois en mission dans d'autres pays du monde, jusque de l'autre côté de l'océan ; de temps à autre lui revenait par bribes un conte singulier qu'il avait entendu de son grand-père au temps de son adolescence…
Il y avait, il n'y avait pas : en un temps lointain, dans un pays prospère vivait un padischah. Un jour sa femme tomba malade et, peu après, par l'ordre du destin, elle mourut. Le roi et son fils restèrent seuls. Les années passèrent, et l'Ombre de Dieu se remaria, et sa femme, au bout de neuf mois, neuf jours, neuf heures et neuf minutes, mit au monde une fille.
Grâce à sa vigilance et à son sens de l'observation, le fils du roi eut connaissance du secret de sa sœur, et les astrologues de la cour et les sages, pleins d'étonnement, de regret et d'effroi, hochèrent la tête et dirent :
– Cette enfant apportera de grands malheurs à notre pays ; son pas est sans bénédiction et elle-même est sans pitié, car elle est de la lignée des dîvs buveurs de sang…
La marâtre entra en fureur et chassa l'enfant de la cour ; le père, quoique le cœur lui brûlât, n'osa pas s'y opposer par crainte de sa jeune femme. Pendant ce temps la fille de l'Ombre de Dieu parvint à l'âge, et la prédiction des astrologues, des sages et des devins se vérifia. La fille née des dîvs engloutit d'abord, un à un, tous les animaux de la maison. Puis son père et sa mère, puis le reste de sa parenté. Au bout de quelque temps, dans ce pays heureux, il ne resta plus un être vivant. Le fils chassé de la cour traversa bien des choses ; entre autres, dans la forêt, il noua un fil d'amitié avec deux lionceaux orphelins ; et à la fin, cette fille de race dîv, qui comptait dévorer aussi le fils du roi, fut déchirée toute crue et mise en pièces par ces lions qui avaient connu jadis sa bonté – mais ils ne portèrent même pas le nez à sa chair…
Le lion, roi des animaux, regarda la figure taillée dans la pierre, où un homme aux bras puissants déchirait la gueule d'un lion, et dit : – Si les lions avaient le don de la sculpture, vous auriez vu l'homme sous les pattes du lion…
L'une des trouvailles les plus rares et les plus dignes d'être vues de la mégapole était sans nul doute ce zoo. Il se tenait presque au centre, sur une île de plus de vingt hectares au total, et de deux côtés l'eau du fleuve passait en clapotant, respirant lourdement, lourdement, coulant sans souci. Depuis les deux rives, où l'on avait bâti des immeubles à plusieurs étages, de larges avenues, des places pleines de fleurs et d'arbustes, six passerelles pour piétons et deux routes carrossables – par lesquelles, un jour sur deux, on apportait des tonnes et des tonnes de nourriture pour les bêtes – reliaient le zoo à la mégapole. Tout autour de l'île court une grille de fer sur une assise épaisse, haute de cinq ou six mètres, et c'est pourquoi le lieu restait intact lors des crues. À l'intérieur, bois et prairie ornaient le terrain, et là-haut dans les branchages des dizaines d'espèces de petits oiseaux chantaient comme à qui mieux mieux, depuis la fausse aube jusqu'à la tombée du crépuscule. Sur le sol découvert du dehors, des centaines de hérissons et de tortues rampaient le soir ou au petit matin. Au printemps et en été, et jusqu'aux premières pluies d'automne, une nuit par semaine, quand toutes les portes du zoo étaient fermées aux visiteurs, on lâchait dans le bois des milliers de bêtes rassasiées de toute espèce, afin qu'elles se sentissent un peu libres de la prison des grandes cages et pussent bondir et courir à leur aise. La nuit, de puissants projecteurs tenaient le bois éclairé. Et il en résultait un étrange spectacle.
Un jour, le réalisateur d'une chaîne de télévision géographique, homme éveillé et observateur à ce qu'il paraît, obtint le droit de filmer en promettant de ne prendre que des images ordinaires des animaux du zoo allant et venant dans le bois. Son équipe travaillait jusqu'à l'aube, ou le plus souvent attendait. On découvrit plus tard que le rusé réalisateur guettait les moments où les lions et les tigres, les loups et les biches et les autres bêtes s'accouplaient. Il en tira un documentaire de vulgarisation scientifique fort attrayant, avec toutes ses finesses intimes, et grâce au marché de la publicité et à la vente de milliers et de milliers de disques – bien que de tels accouplements violents ne soient pas rares non plus dans le vrai bois et dans la steppe – il se fit beaucoup d'argent. Une scène surtout, où un lion tirait sous lui une jeune lionne de ses fortes pattes de devant et la forçait sans relâche quinze ou dix-huit minutes durant, enflammait l'instinct animal resté caché au fond d'une certaine espèce d'hommes sans volonté. Et les gens virent clairement quelles émotions bouillonnantes et houleuses parcouraient ce bois du domaine du zoo, quand les carnassiers, les brouteurs et les rampants sentaient l'odeur de la liberté. Des milliers de personnes réclamèrent par les réseaux que le zoo ouvrît ses portes la nuit aussi à qui le désirait. Mais la direction de l'établissement ne jugea pas la chose admissible…
Ce conte populaire, tissé et inventé, est naturellement un vieux souvenir ; mais pour l'heure c'était un tout autre conte, un conte d'aujourd'hui, qui retenait l'intérêt du jeune homme, lequel vivait dans un appartement de cinq pièces au vingt-septième étage, et de surcroît loin de son père et de sa mère. En vérité, la chose provoquait le plus grand étonnement. Il n'en croyait ni ses yeux ni ses oreilles : comment des gens de langues et de nations différentes, d'âges et de sexes différents, et par-dessus le marché habitants de pays différents, voire de continents différents, pouvaient-ils au même moment s'émouvoir presque de la même manière et penser de même. Il paraissait à cet instant tout à fait impossible de comprendre comment eux – fussent-ils des connaissances du jeune homme –, se tenant à des milliers et des milliers de lieues les uns des autres et ignorant tout les uns des autres, pouvaient s'unir autour d'un seul sentiment inconnu ? Était-ce peut-être un hasard ? Non : quelque fil invisible avait lié étroitement chacun d'eux. Là-dessus il n'y avait pas de doute. D'un autre côté, le jeune homme, qui se tenait maintenant debout devant la fenêtre de sa cuisine et cherchait à comprendre, les avait rencontrés au fil des années passées en divers points de la planète et avait fait leur connaissance ; mais eux – eux ne se connaissaient pas entre eux ?!
Sur l'écran de son ordinateur personnel il fit paraître quantité de photographies. Plus attentivement qu'auparavant, il regarda cette fois dans leur profondeur. Des yeux et des yeux et des yeux, le regard de la biche et du chameau, du loup et du tigre, du singe et du lion, de l'aigle et du vautour, de l'ours et de l'argali, du renard et du chacal, du paon et des serpents… Ils lui avaient semblé ordinaires. Mais au moment où, un mois plus tôt, il avait photographié chacun d'eux – il ne comprenait pas lui-même dans quelle pensée –, cela lui avait apparemment paru une trouvaille créatrice et singulière. C'est pourquoi, selon son habitude, il les envoya aux adresses électroniques de ses amis. Auparavant aussi il en allait ainsi : il expédiait telle ou telle de ses opinions sur les événements du monde, afin qu'ils y réagissent et qu'un échange de pensées se produisît. Une sorte de lien social.
Mais cette fois l'affaire prit une tout autre couleur : tous ses compagnons, les lointains comme les proches, le priaient d'ouvrir sa boîte et de lire leurs conclusions. Leur appel sonnait avec inquiétude, comme s'ils voulaient donner l'alarme. Intérieurement, le jeune homme fut saisi d'un étonnement sans bornes et devint un peu troublé. Quoi donc, le regard de quelle bête les avait émus – et surtout, pour quelle raison ?..
« Shervon, mon ami, regarde plus profondément – les regards des bêtes du zoo de votre ville sont ter-ri-fi-és !!! » – écrivait un garçon de son âge de Nouvelle-Zélande.
« Regarde mieux : quelqu'un ou quelque chose, quelque créature, a mis tes bêtes dans la peur » – tel est le point de vue qu'envoya sa connaissance de la ville d'Izmir, en Turquie.
Sa connaissance américaine de New York, où le jeune homme avait passé quelque temps à perfectionner son anglais et avait vécu au soixante-quatorzième étage à Manhattan, s'exprima plus étrangement encore : « Shervon ! Fais attention, tous les habitants du zoo attendent un événement fâcheux, peut-être effroyable ! SOS ! »
« Quelqu'un les aurait-il jetés dans un tourbillon de sorcellerie ?! » – demandait en s'exclamant son camarade d'études chinois.
« C'est la première fois que je vois de tels yeux, un regard si épouvanté. Se peut-il que toutes les bêtes aient attrapé quelque peste ? » – raisonnait son ami allemand de Berlin. Shervon avait été là-bas, plus d'un an, étudiant de l'Université de management et des technologies nouvelles.
« Quelqu'un, ou quelque créature, les détourne du chemin ! Toutes tes bêtes se tiennent entre l'eau et le feu… – écrivait sa connaissance de Tokyo. – Pourvu qu'elles n'aillent pas toutes se tuer d'un coup !.. »
Shervon prit d'abord tout cela pour des sottises. Un peu plus tard sa pensée entra en ébullition et il ne sentit plus la terre sous ses pieds. Advienne que pourra, dit-il, et il ouvrit l'une des photographies : les yeux de l'ours. C'est peut-être ce regard que les gens appellent injecté de sang, ou imbibé de sang ? – songea le jeune homme. – Quelle coïncidence ?! C'était le même ours que, dans son enfance, avec son grand-père, ils avaient sauvé de la mort, ou d'être tué…
La grue, qui venait de tirer du gosier du loup, avec son long bec, l'éclat d'os, voyant la menace du loup avide, se dit en elle-même que jamais plus désormais il ne fallait porter secours aux bêtes ingrates…
Au milieu d'une petite prairie en contrebas, située un peu au-dessus du sentier du bois qui court au pied de la montagne, on avait posé un grand piège, et une grosse ourse brune s'était prise dans ses dents dures. L'ourse impuissante, à qui le cœur se déchirait en lambeaux d'avoir perdu sa liberté, poussait des cris à fendre l'âme. Sa plainte soulevait un tumulte alentour. Une ou deux fois elle se tordit, tira la chaîne du piège, mais quoi, elle avait beau se roidir mille fois, elle ne parvenait pas à se délivrer. Ses deux oursons, tout petits encore, couraient et couraient tout autour et n'avaient ni la force ni le pouvoir de secourir leur mère prisonnière.
Quelque temps après surgit d'on ne sait où une bande de garçons de dix à douze ans. D'abord ils se tinrent en haut du creux, dont la paroi avait été lavée par la pluie, et regardèrent. Puis l'un d'eux dit :
– Le foie et la vésicule de l'ours sont un bon remède contre certaines maladies !
Un autre dit :
– Et sa graisse, tu n'en dis rien ? On peut la vendre pour un bon prix.
Le troisième déclara, tout étonné :
– L'ourse est vivante ; comment lui prendrons-nous sa graisse, son foie et sa vésicule ?
– Nous avons un couteau, nous l'écorcherons…
Un instant le silence tomba.
– Moi, je sais ! – cria le garçon de haute taille, des yeux de qui semblait jaillir du feu. – Nous la lapiderons ! L'ourse est entravée, elle ne trouvera pas moyen de fuir. Nous la frapperons et la frapperons jusqu'à la tuer, et ensuite nous l'écorcherons.
Et lui-même, ayant pris une pierre plus grosse que le poing, la lança vers l'ourse. Son exemple et sa hardiesse enhardirent les autres garçons de son âge, et un tumulte se leva comme au jour de la Résurrection.
Tous se firent ses imitateurs. Sur la tête de l'ourse il pleuvait comme des boulets tombés du ciel. En même temps les cris et les vociférations, les exclamations « ouh », « il l'a presque touchée », « quel coup ! », « vise bien ! » s'enroulaient les unes aux autres, mêlaient et réveillaient l'ardeur et l'appétit de la troupe.
L'ourse gémissait sous le coup de chaque pierre, mais hélas, échappait-elle à une pierre qu'elle en recevait une autre. De plus en plus lasse et sans force, elle courait de-ci de-là, la chaîne du piège se tendait et ne la laissait pas aller loin.
Des centaines de pierres atteignaient son corps velu et roulaient à terre. La prairie se changeait en champ de pierres. Quelque pierre à arête vive avait dû entamer la peau de son corps, car le sang coula.
– Frappez avec des pierres tranchantes !
La troupe sans pitié, en poussant des hurlements, cherchait des pierres tranchantes et les lançait sur l'ourse comme des flèches.
– Frappez plus fort, elle va tomber, il sera plus facile de viser.
Si quelqu'un d'un peu observateur avait regardé en cet instant le visage de ces vilains garçons de basse engeance, il aurait vu clairement que de leurs yeux jaillissaient maintenant le feu et le sang.
L'ourse finit par tomber la tête la première ; elle remuait encore les pattes et secouait la tête. De sa gueule une écume sanglante bouillonnait et coulait. La bête s'en allait. Tombée sur le flanc, elle ne trouvait plus la force de fuir le coup des pierres.
À cet instant le petit-fils et son grand-père arrivèrent sur le lieu du malheur. L'ourse respirait encore, en râlant, à grand-peine, à grand-peine, lourdement, par courtes, courtes reprises. Ils se tenaient debout devant le corps à demi vivant de l'ourse, et le grand-père ne savait comment ravaler sa colère.
– Hélas, nous sommes venus trop tard, – dit-il à son petit-fils, et, jetant les yeux sur les centaines de pierres petites et grandes, la plupart ensanglantées, il se représenta quelle sauvagerie avait eu lieu. – Immonde engeance !
Les oursons geignaient et ne voulaient pas s'éloigner de l'ourse. Ils avaient comme compris que le grand-père et le petit-fils – leurs protecteurs, leurs défenseurs – étaient arrivés. La peur et l'effroi avaient visiblement quitté leurs yeux, et d'instinct ils se frottaient au ventre et à l'échine de leur mère. Le petit-fils s'aperçut que l'ourse ne détachait pas les yeux de son grand-père. Et cette créature de Dieu, l'esprit apparemment en repos, sûre que ses petits ne resteraient plus désormais errants et sans abri, rendit l'âme au Tout-Puissant, paisiblement, sans un bruit.
D'en haut, le long de l'étroit sentier, ces créatures à deux pieds et à figure d'homme descendirent une à une. Le grand-père et le petit-fils n'y prirent pas garde.
– Nous emmènerons les oursons à la ville, il y a là-bas un grand zoo, nous les vendrons, on en donne un bon prix, – dit le même garçon de haute taille.
– Ne me les vendriez-vous pas ? – demanda le grand-père, les yeux fixés sur les oursons.
Il avait un peu plus de soixante ans, les cheveux drus et poivre et sel, les épaules larges, les poings solides et le regard perçant.
– Combien donnerez-vous ? – demanda le garçon, gagné par une certaine émotion.
– Ce que j'ai dans ma poche ; qu'il me reste de quoi prendre un taxi, cela suffit.
Il tira l'argent de sa poche et le posa sur les pierres ensanglantées de la prairie.
– Vous n'avez pas de corde, pourtant ?
– Pourquoi en faudrait-il ? – questionna le grand-père.
– Comment emmènerez-vous les oursons ? En les poussant devant vous, ou en les traînant ? – s'enquit encore le garçon avide.
– Je vais les ensorceler, vous le verrez vous-mêmes, – dit le grand-père.
– Comment cela ?
– Tout simplement. Je leur récite une prière à l'oreille.
– Et alors ? Ils vous comprennent ?
– Bien sûr ! – ne céda pas le grand-père.
– Étrange…
Le grand-père s'agenouilla auprès des oursons. Il caressa de la paume le dos de l'un d'eux. Puis il approcha doucement la bouche de son oreille et, chuchotant, dit une ou deux minutes quelque chose que lui seul savait, et Dieu, et cet ourson orphelin. Ensuite il ensorcela de même, sans se presser, le second ourson.
– Allons, nous partons, – dit le grand-père. Et il se mit à marcher devant. Son petit-fils derrière…
Quel miracle ! Les oursons, oubliant l'ourse morte, prirent soudain le chemin derrière le grand-père et le petit-fils.
Les meurtriers restèrent muets de stupeur et ne trouvaient pas la force d'ouvrir la bouche.
Le grand-père, le petit-fils et les oursons étaient déjà bien loin. Le grand garçon revint à lui, se pencha lentement et ramassa sur la pierre l'argent taché de sang par endroits…
Le grand-père et le petit-fils prenaient leur repas de midi dans un restaurant à ciel ouvert, sur le toit du douzième étage d'un immeuble de quarante-deux étages. Depuis longtemps cette habitude, qui se renouvelle chaque semaine à jour fixe, est établie entre eux.
– Le téléphone portable, par lequel nous voyons l'image l'un de l'autre et lions conversation au moment où le cœur nous en dit, est une bonne chose. Mais se voir, s'asseoir face à face, se regarder dans les yeux et parler, c'est tout autre chose, – dit le grand-père. – Et merci de trouver du temps pour moi.
– Moi aussi je pense à vous, quelquefois le cœur me manque, – ajouta le petit-fils pour confirmer les paroles de son grand-père.
– Tiens, regarde ce fleuve : avec dignité et patience, tenant l'île dans ses bras, son eau coule sans arrêt. Ainsi va la vie, ainsi l'existence de l'homme, qui passe vite…
– Mon père et ma mère ont téléphoné. Ils ont dit de porter le salut à ton grand-père.
– Qu'ils se portent bien. Comment vont-ils ? Comptent-ils venir de notre côté, ou non ?
– Leurs affaires vont bien. Le temps de leurs congés est venu. L'occasion et les moyens se sont présentés, et ils sont partis avec ma petite sœur voir les villes de Prague et de Paris, de Rome et de Vienne.
– Parcourir le monde est une chose bien agréable. Et ta petite sœur, comment va-t-elle ? Voilà longtemps que je n'ai pas entendu sa voix.
– Vous savez vous-même ce qu'il en est. Étudier dans une université européenne n'est pas chose facile. Chaque heure de sa vie est comptée. En tout cas, je lui demanderai de trouver le temps de vous appeler de temps à autre.
– Sois béni, mon cher enfant ! Ne te tourmente pas, dis-lui seulement qu'elle n'aille pas oublier sa langue maternelle…
– Non, elle ne l'oubliera pas.
– En es-tu bien sûr ?
– Oui. J'ai raconté à ma petite sœur cet événement historique.
– Quel événement historique ? – demanda le grand-père, gagné par la curiosité.
– Vous souvenez-vous ? Vous ne cessiez de me répéter qu'à côté de l'anglais, du russe, de l'allemand ou du français, je ne devais pas perdre de vue ma langue maternelle…
– Oui, et tu montrais de l'entêtement. « Du moment que je sais bien les langues du monde et que je les parle avec aisance, à quoi bon la langue maternelle ? » disais-tu.
– C'est vrai. Puis, il y a une dizaine d'années, quand j'étais étudiant de deuxième année, des étrangers vinrent et, cherchant un interprète, organisèrent un concours. Ils promettaient une belle somme pour chaque heure de guide et d'interprète. Je me suis inscrit.
– Oui, cela me revient. Tu craignais que le niveau d'anglais des autres garçons de ton âge ne fût plus élevé et que ta victoire ne fût douteuse…
– Ensuite il apparut que ces jeunes gens ne connaissaient pas du tout notre langue maternelle, et c'est pourquoi ils me choisirent, moi qui parlais un peu mieux la langue maternelle.
– Et alors tu as convenu que la vie est elle-même un maître et une grande école, et qu'elle peut apporter des changements aux pensées et aux convictions de l'homme. Et ce concours a été pour toi une bonne leçon.
– Bref, ayez le cœur tranquille : ma petite sœur n'oubliera jamais la langue de son grand-père, de sa grand-mère et de ses aïeux.
– Soit, je l'espère aussi…
– Ma chère grand-mère, que Dieu l'ait reçue auprès de Lui et que le paradis soit sa demeure, nous bénissait toujours ainsi : « Mes enfants, où que vous soyez, tel est votre destin ; soyez seulement en bonne santé, et que le Seigneur vous garde sous Sa protection. » C'est peut-être la volonté de Dieu que nous nous soyons tous habitués à vivre loin, bien loin les uns des autres. Encore que, vive Skype !
– Ma chère grand-mère !.. Comme cela sonne bien sur ta langue. Le matin où tu es venu au monde, toute la nuit elle n'eut sur les lèvres que des prières et le souhait que l'œil de ta mère s'éclairât en bonne santé. De joie, répétant « un hôte nouveau, que sa vie soit longue ! », elle ne trouvait pas de place où s'asseoir. Au petit jour elle fit cuire un bouillon de poule et s'en alla visiter ta mère…
– Oui, ma mère me l'a racontée quelquefois.
– Hélas, ta chère grand-mère a quitté ce monde de bonne heure. C'était une femme du paradis…
– Pensez-vous à elle, grand-père ?
– À ta chère grand-mère ?
– Oui.
– Non.
– Pourquoi ?
– Parce que ta chère grand-mère, son visage clair, son doux sourire, ses paroles charmantes, respirent toujours à mes côtés. Il n'est pas besoin d'y penser…
– Étrange…
– À propos, tu m'as fait entendre par téléphone que tu avais quelque conseil à me demander ?..
Shervon, retenu par quelque pensée, sortit son ordinateur portable et l'alluma, ouvrit les photographies des yeux du lion, du tigre et de l'ours, du singe, du loup et du renard et d'autres bêtes semblables, et fit signe à son grand-père :
– Voyons, passez attentivement en revue ces regards d'animaux. Peut-être vous viendra-t-il aussi, grand-père, quelque idée, quelque soupçon.
Le grand-père examina l'une après l'autre, en connaisseur, chacune des photographies. Apparemment il ne put arriver à aucune conclusion.
– Il est difficile de dire d'emblée ce que ces regards expriment. Qu'est-ce donc qui t'a étonné ? – demanda-t-il à Shervon, faute de mieux.
– Pas moi ! – répondit le petit-fils. – Il y a quelque temps, j'ai pris ces photographies par curiosité et je les ai mises sur mon blog. Toute une bande de mes amis, qui vivent dans les pays les plus divers du monde, prétendent, sans rien savoir les uns des autres, que les yeux de toutes les bêtes sont pleins d'effroi. Quelqu'un ou quelque chose, quelque homme ou quelque djinn, les a jetés dans l'épouvante. Et la plupart veulent avertir qu'elles pourraient bien déchaîner quelque malheur… C'est pourquoi moi aussi, à dire vrai, je me suis étonné : quel secret, quelle énigme se cache là ?
– Je ne sais que dire. Des bêtes qui vivent dans les cages solides d'un zoo peuvent-elles donc, d'elles-mêmes, susciter quelque calamité ? Une plaisanterie de la part de tes amis de l'étranger n'est pas à exclure ?
– Non, ils ne vont pas tous plaisanter d'un coup, au même moment et dans le même sens !
Le vieil homme regarda encore une fois les yeux des bêtes. Mais il ne trouva aucun bout de fil pour dénouer ce nœud.
– Bon, je me trouverai face aux bêtes elles-mêmes. Peut-être tirerai-je de leur conduite quelque renseignement…
C'est ainsi que le grand-père et le petit-fils, s'étant serrés dans les bras l'un de l'autre, prirent congé.
Avant de descendre, le vieil homme jeta encore une fois les yeux vers l'île, là où se trouve le zoo. Que peut-on bien observer de loin ? Tout parut apparemment calme et paisible…
Par l'effet d'une sorcellerie humaine, dont le mal atteignit un mouton que des loups avides déchirèrent tout cru et dévorèrent, les loups hurlent encore aujourd'hui à sept voix.
Il y avait, il n'y avait pas : en un certain temps, un passé lointain et inconnu, ou plutôt notre propre époque, dans un pays du continent africain vivait une tribu. Leur cadre de vie est ordinaire et simple, puisqu'ils vivent dans des huttes de terre aux toits couverts de paille. C'est-à-dire que cette société différait peu de l'âge primitif, car leur occupation principale était l'élevage. Dès que les garçons ont sept ans, on leur charge sur les épaules la tâche de garder les vaches. De l'existence de l'électricité, du livre, de l'école, des transports, de la télévision, de l'ordinateur ou de l'internet, personne dans cette tribu n'a la moindre idée.
Là-bas il est une tradition inébranlable : tout jeune homme parvenu à l'âge d'homme doit faire la preuve de sa maturité virile. Depuis des siècles nul n'a le pouvoir de la récuser. Et c'est pourquoi chaque garçon se prépare dès l'adolescence à satisfaire à l'exigence de la tradition des aïeux. En esprit comme en corps. Plus exactement, avant qu'on lui accorde permission et bénédiction de prendre femme, tout jeune homme doit affronter tête à tête un lion, oui, oui, un lion – le roi de la forêt –, l'emporter sur la bête, c'est-à-dire tuer le lion par un moyen ou par un autre.
Cet acte est tenu pour le signe du courage, de la puissance et de l'honneur de chaque jeune homme de la tribu. Lorsqu'il revient portant sur le dos ou chargé sur la nuque le lion qu'il a tué, petits et grands de la tribu poussent des cris de contentement et de fierté. Car la condition essentielle du mariage se trouve remplie.
Peu à peu la race des lions décroît dans cette contrée. Les gouvernants, contre le vœu de la tribu, inscrivent le lion au livre rouge et déclarent sa mise à mort interdite.
Mais quoi ! La tradition, la mise à mort du lion, se poursuit sans interruption. Les jeunes gens de la tribu, après avoir tué la bête, avancent cette prétention : « Je n'y suis pour rien : comme je me promenais ou cueillais des fruits, le lion s'est jeté de lui-même sur moi. Et j'ai bien été forcé de me lever pour défendre ma vie… »
Le lion mort n'a pas de langue pour confirmer si la prétention est vraie ou fausse.
Pauvres lions ! Les uns prennent l'épousée dans leurs bras et mènent joie et plaisir, et les autres sacrifient leur vie…
Le soir, le soleil n'étant pas encore couché, au vieil homme (c'est ainsi que la direction et le personnel du zoo le nommaient par convention, car, grâce à son service dans les rangs des forces armées, puis au sein d'une brigade d'intervention rapide, il avait même porté les armes hors du pays, son corps s'était trempé pour la vie entière, et bien qu'il parcourût chaque jour dix kilomètres à pied par habitude, on ne sentait chez lui aucune fatigue ; et de plus il mangeait peu, parlait peu et dormait peu), avant même qu'il fût entré dans son bureau, le directeur général téléphona :
– Vieil homme, salut ! Où êtes-vous ?
– Sur le seuil de mon bureau…
– Je vous en prie, portez-nous secours, – la voix du chef sonnait inquiète.
– Qu'y a-t-il, le monde est-il en paix ?
– Paix et sûreté. Seulement les lions rugissent sans arrêt et les tigres grondent… Les ours se tordent et se retournent, les singes, comme s'ils s'étaient concertés entre eux, ont poussé une clameur. Les autres bêtes aussi paraissent troublées…
– Hier soir pourtant ils étaient tous calmes et paisibles !
– Aujourd'hui ils sont fort agités ; aussi laissez de côté sur-le-champ toute autre affaire et allez prendre des nouvelles de l'état des bêtes. Pourvu qu'elles ne déchaînent pas quelque malheur. Je vous en prie…
– J'y vais à l'instant… – et, la mine troublée, il se dirigea vers l'innombrable rangée des grandes cages de fer – la demeure des bêtes.
Quand il vit sur place, de ses propres yeux, l'état et la conduite des bêtes de proie, il en resta interdit : elles étaient réellement tombées dans l'angoisse. Il comprit alors que quelqu'un ou quelque chose les avait mises en effroi. Il s'en aperçut vite. Car il avait bien étudié le naturel et les mœurs des bêtes au temps où il était chasseur, quand, après avoir reçu une grave blessure dans l'une des opérations militaires et avoir pris sa retraite, il errait par les montagnes et les forêts à ce métier. Les gens avisés et les observateurs s'attachaient à cette opinion, que le vieil homme s'était rendu maître des finesses de la langue de chaque bête, et qu'il savait nouer une « conversation » et trouver « langue » avec les animaux privés de langage.
En vérité, cette supposition et cette opinion, si difficile qu'il soit de le croire, n'étaient pas sans fondement. Cette fois encore le vieil homme, ayant chassé de son cœur la crainte et le trouble, entra dans les cages et « causa » un à un avec les lions et les tigres, les singes, les loups et les ours, en les regardant droit dans les yeux. Les spectateurs venus par hasard s'étonnèrent : comment cet homme trouvait-il l'audace d'entrer auprès de ces fauves en fureur, et que pouvait-il bien leur dire ? Cela leur parut au dernier point étrange et merveilleux, et ils se mordirent le doigt d'étonnement de voir sous l'effet de quelle parole, de quel signe du vieil homme ces bêtes cessèrent l'une après l'autre leurs cris et leurs plaintes…
Au même instant elles s'apaisèrent, et quelque pensée trouble fit brèche dans la cervelle du vieil homme ; comme on dit, des loups lui déchiraient le cœur et lui dispersaient l'esprit. Soudain il se souvint de quelque chose…
– Non, – dit le dragon – le monstre donnait chaque jour au vieil homme deux petits plats d'or en échange du lait de sa vache, – puisque toi, chaque fois que tu me vois, tu te souviens de ton fils, que j'ai déchiré et englouti, et qu'au même instant je me représente ma queue, que ton fils, ayant dessein de me tuer, a tranchée d'un coup de sabre, notre amitié a donc pris fin, – et il disparut.
Des années auparavant, au temps où il était ministre de l'Économie et des Finances, le Premier ministre avait un ami, chasseur enragé. C'est par ce goût qu'ils s'étaient attachés l'un à l'autre, et de temps à autre ils couraient le gibier deux jours, parfois trois jours de suite.
Un jour ils tombèrent sur une tanière de loups. À quelques pas de là, dans la prairie, la louve et le loup et deux louveteaux bondissaient et gambadaient sans souci.
Le loup, éprouvé et rompu aux intempéries, éventa, avant même que les chasseurs se fussent approchés, l'odeur des chevaux et des hommes, l'odeur des armes et de la poudre.
– Regarde, – dit le ministre de l'Économie et des Finances en montrant les loups, – tout bêtes de proie qu'ils soient, comme ils paraissent libres, joyeux, contents et heureux.
– Le loup est loup ! – rit son ami, et il ajouta. – Qui naît de loup finit par devenir loup…
Et, visant la louve, il fit feu. Lorsque la louve se tordit un instant et tomba, il s'écria :
– Son front est troué !
Le loup se leva pour la défendre. Il courut en avant et gronda, les yeux pleins de haine. Le chasseur enragé, pris de fièvre, lâcha sur la bête un second coup. Cette fois son coup manqua. Le loup se jeta en arrière.
– De ce loup entré en fureur nous ne serons plus délivrés, – dit d'un ton apitoyé le ministre de l'Économie et des Finances.
– Qu'il fasse à sa guise ! Si pour la louve l'heure de mourir était venue, est-ce donc ma faute ?!
Et il se mit à viser.
Les louveteaux, qui ne savaient rien des désastres de la vie, n'ayant pas trouvé le moyen de se mettre à l'abri dans leur tanière, voulaient réveiller le corps sans vie de la louve, le poussaient de la patte et poussaient de sourds grognements. Mais hélas !..
– Allons, ne prenons pas leur sang sur notre tête !
Mais l'avertissement du ministre de l'Économie et des Finances demeura suspendu en l'air, et les coups, l'un après l'autre, couchèrent sur la terre, baignés de sang, les deux louveteaux innocents.
Le loup, voyant cela, gronda plus fort, s'écarta encore davantage et poussa un hurlement à fendre l'âme.
– Étrange, – dit le chasseur enragé, revenant à lui. – Jusqu'à cet instant je n'avais jamais entendu hurler de cette façon. Peut-être qu'aucune bête ne ressent la douleur aussi profondément ni aussi brûlamment que le loup…
– Je n'ai pas grande expérience, mais il me semble qu'il a lancé son cri vers le ciel, et qu'en même temps son hurlement était une sorte de menace contre nous. Allons, éloignons-nous d'ici au plus tôt.
Le chasseur enragé, sans prendre garde à ces paroles, fourra le corps de la louve et ceux des louveteaux dans deux sacs et les jeta sur la selle de son cheval.
Ils prirent le chemin du village. Leurs chevaux avançaient la tête basse.
– Ces loups-là, – prononça le chasseur enragé, cherchant à se consoler, – s'ils trouvent un homme seul dans la steppe ou au pied des montagnes, se jettent sur lui avec toute leur meute ; ils guettent le moment et, la nuit venue, ils ouvrent le ventre aux moutons du troupeau…
Le ministre de l'Économie et des Finances vit soudain que le loup, se faufilant et se faufilant, venait derrière eux. Le cœur lui tourna.
« Que Dieu tourne cela à bien, – songea-t-il. – Au fond, pourquoi suis-je sorti chasser aujourd'hui avec cet homme ? Depuis le matin mon œil gauche ne cesse de battre. »
Deux heures plus tard ils atteignirent la rive d'une petite rivière. Il regarda derrière lui. Le loup, semblait-il, n'apparaissait plus.
– Voilà, nous sommes arrivés au village. Nous allons nous laver les mains et le visage et prendre quelque nourriture, – le chasseur enragé ouvrit la bouche pour la première fois depuis le début du retour.
– Merci, assurément. Mais je dois partir.
La petite rivière, à l'eau limpide et vive, se heurtant de pierre en pierre, courait en bouillonnant et en hâte vers la vallée. Son chant résonnait alentour.
– Moi, une fois rentré, quand je vous aurai reconduit, j'aiguiserai mon couteau sur la pierre et j'écorcherai ces loups. Je donnerai leur viande à mes chiens. Je salerai leurs peaux et les pendrai à l'ombre. Leur fourrure vaut cher…
Il vint à l'esprit de son compagnon que le loup était tout proche et qu'il hurlait. Il fixa attentivement les yeux derrière lui. Le pauvre loup, resté en un instant tout seul, ne parut pas à sa vue…
Une dizaine de jours plus tard, les journaux publièrent des articles sur un événement inouï. Le ministre de l'Économie et des Finances les lut et n'y crut pas. Comme ils se connaissaient depuis des années et avaient partagé le pain et le sel, il prit un présent et s'en alla prendre des nouvelles du chasseur enragé. À l'instant où il entra, avec son chauffeur, dans la cour de cet ami entêté, il n'entendit pas, comme à l'ordinaire, l'aboiement des deux terribles chiens de berger tenus à la chaîne. Il n'eut pas le loisir de s'en étonner : ses yeux tombèrent sur son ami le chasseur. Celui-ci, couché sur le flanc sur le lit, sommeillait.
– Salom alaykoum ! – le ministre entra pour demander comment il se portait.
Le chasseur ne bougea pas de sa place. Il ne rendit pas non plus de son. Seulement, de ses grands, grands yeux engourdis, comme s'il était aveugle, sans battre des paupières, il regardait du côté de son hôte. En guise de réponse au salut, il rit.
À ce moment sa femme sortit de la maison. On l'eût dite en deuil. Après un salut un peu froid, elle apporta une chaise et invita l'ami de son mari à s'asseoir.
– Son état, c'est de rire ou de garder le silence. Je ne sais pas quand il reviendra à lui.
– Qu'est-il arrivé ? – demanda le ministre.
La femme jeta un regard du côté de son mari et demeura un peu songeuse.
– Cette nuit-là il soufflait un vent extrêmement violent. Les troncs des arbres se courbaient et se redressaient en craquant. Les enfants dormaient dans leur chambre, mon mari et moi dans la nôtre, et ma petite fille était avec nous dans son berceau. Au matin je me réveillai. Je tâtai autour de moi et je restai interdite : le berceau était vide ; j'allumai la lampe, je fouillai la literie, je ne trouvai pas l'enfant. Je poussai des cris et des plaintes et je tirai mon mari du sommeil.
À ce moment le hurlement d'un loup parvint à nos oreilles. Nous restâmes tous deux frappés d'engourdissement. Nous regardâmes dehors par la fenêtre. Le loup se tenait au milieu de la cour. Apparemment il attendait que nous sortions. Mon mari prit en main le fusil de chasse et se précipita dehors. Moi derrière lui… Mon Dieu ! Quel épouvantable spectacle s'offrit à nos yeux : le loup avait posé sa patte gauche sur le ventre de l'enfant emmaillotée et, montrant ses dents, il grondait. Au premier moment nous restâmes tous deux frappés d'engourdissement. Puis mon mari, dans l'espoir d'effrayer le loup, tira un coup en l'air. Le loup n'en prit pas même peur, il ne bougea pas même de sa place. Notre petite fille ne pleurait pas, elle ne rendait pas le moindre son, en sorte que nous pussions savoir si elle était morte ou vivante. Puis le loup ôta soudain sa patte du corps de l'enfant, s'assit sur ses deux pattes de derrière et hurla longuement, longuement, enfin il gronda encore une fois et, contre toute attente, s'en alla. Lentement, lentement, comme avec orgueil, comme pour la montre… Je courus vite à ma petite fille et je la relevai de terre, je m'aperçus qu'elle dormait, qu'elle respirait, et vite je lui aspergeai le visage d'eau, de peur qu'elle n'eût pris peur…
Mon mari lança le fusil de toute sa force dans le champ et s'écria :
– C'est moi la bête sauvage ! Le loup est plus homme…
Et il s'assit à terre et rit.
Depuis cet instant il n'a pas prononcé une parole. Comme si la leçon donnée par le loup l'avait laissé muet et sans langue…
Le ministre se leva de sa place.
– Les chiens de berger ne se sont-ils donc pas jetés sur le loup ? – demanda-t-il.
– Une fois revenus à nous et l'enfant sauvée, nous nous sommes aperçus que le loup avait broyé la gorge des deux chiens…
La femme jeta vers son mari un regard entièrement désespéré.
– S'il plaît à Dieu, il guérira, – dit-il.
Et il sortit. La tête basse.
Le ministre se tint pour l'un des coupables de cette tragédie – la tragédie du loup et du chasseur enragé…
Alors le vieil homme lui-même tomba dans un violent tourbillon d'effroi. Resté entre l'eau et le feu, il ne savait quel remède chercher, qui appeler à l'aide ni à qui demander conseil. Il marchait sans arrêt de long en large dans son bureau et remuait ses pensées. Il ne comprenait pas du tout quel événement inouï pouvait bien se produire. Ni jusqu'où l'affaire finirait par mener. Comme un serpent tombé au milieu d'une flamme brûlante, il se tordait et se tordait au-dedans de lui-même. Il sentait que quelque calamité, quelque tragédie approchait, et qu'il ne trouvait aucun moyen de lui barrer la route. Il n'arrivait pas à saisir ce qui pouvait en être la cause. Ou qui ?..
À cet instant son téléphone sonna.
Il reconnut les chiffres – c'était son petit-fils qui appelait. « Dieu merci ! » – se dit en lui-même le vieil homme.
– Allô ! Grand-père, salut ! – la voix de Shervon lui parut inquiète.
– Me voici, mon cher enfant ! – répondit-il en se reprenant, car quelque espoir de salut hors de cette situation sans issue s'était frayé un chemin dans son esprit.
– Votre santé et vos affaires vont bien ?
– Merci ! Et toi, où es-tu à présent ?
– Moi ? À la maison, je suis en congé.
– C'est pourtant un jour ouvrable…
– Les organisations étrangères travaillent selon le calendrier de leur propre pays.
– S'il en est ainsi, peux-tu venir auprès de moi ?
– Si c'est nécessaire, pourquoi pas. Je serai là dans une quarantaine de minutes.
– Fort bien. Merci, mon cher enfant !
– Il n'y a pas de quoi. Est-il donc arrivé quelque chose ?
– Non, pas pour l'instant… Pour le reste, nous parlerons face à face…
– Bon, au revoir ! – la communication fut coupée.
À présent le vieil homme, se mangeant le sang au-dedans de lui-même, se blâmait. Et cela pour la simple raison qu'il avait montré de l'imprévoyance en entraînant son petit-fils Shervon dans ce courant inconnu, sans commencement ni fin. Pourvu que quelque malheur ne vînt pas fondre sur sa tête. Le Seigneur est plein de grâce ; ô mon Dieu, qu'Il le garde sain et sauf sous Sa protection !..
Il sortit. Il vit que par les six passerelles des deux rives, qui relient l'île à la mégapole, le va-et-vient de centaines de gens, et surtout d'adolescents et de jeunes gens, ne s'interrompait pas. Assurément, il ne fallait pas comparer cela avec la multitude qui, les samedis et les dimanches, déferle sur le zoo. Quelques instants il tendit l'oreille du côté des cages. Non, il n'entendit la voix d'aucune bête.
Il décida d'attendre son petit-fils hors de l'île, au bord du chemin, et d'aller ensuite s'asseoir avec lui sur la berge, là où se trouve un café.
– En tout cas, le plus loin possible du malheur, – chuchota le vieil homme.
Et il ne pouvait même pas se représenter ce qu'il entendait par ce mot de « malheur » ; si le témoignage de son cœur se vérifiait, d'où ce malheur se lèverait-il, du fond de la terre, ou descendrait-il du ciel…
– Tu n'as pas voulu épouser la princesse et devenir roi, tu as renoncé à être le gendre du jardinier, qui s'était enrichi grâce à toi, tu n'as pas eu l'esprit de tirer du gosier du poisson le diamant de grand prix : je ne trouverai donc pas au monde d'homme plus sot que toi ! – et le lion, dont le remède au mal de tête était de manger la cervelle d'un benêt, déchira le paysan tout cru et guérit…
Il y avait, il n'y avait pas : dans un canton de ce pays, un peu à l'écart de la mégapole, vivait un montreur d'ours, homme prospère et laborieux. Cet homme aimait extrêmement cette bête privée de langage, car elle lui était venue en héritage, des années auparavant, de son père, que Dieu ait son âme.
L'ours, de son côté, s'était attaché à cet homme durant tout ce temps et ne mettait pas le pied hors de la ligne qu'il lui avait tracée. Qu'il dît « assieds-toi », il s'asseyait ; qu'il commandât doucement de se lever, il se levait de sa place ; qu'il ordonnât de se tenir droit, il se dressait sur ses deux pattes ; qu'il dît « tourne », il tournait avec entrain et plaisir ; qu'il prononçât le mot « applaudis », il battait des paumes ; il dansait aussi ; bref, ils se comprenaient l'un l'autre à un signe ou à des mots précis.
Parfois ils s'en allaient dans le quartier, sur les places et les avenues, et devant des spectateurs de tout âge ils montaient un programme et faisaient montre de leur art. À la fin les gens rendaient justice à l'intelligence de l'ours et, par grâce, par délicatesse et par reconnaissance, leur faisaient présent de pièces et de billets. L'homme en restait content, et l'ours satisfait.
Tous deux étaient célèbres au point que leurs portraits avaient paru maintes fois dans les journaux et les revues, et que certains les demandaient pour les noces ou pour la circoncision de leurs petits garçons, afin qu'ils offrissent leur adresse aux yeux des invités. C'est ainsi que cet homme assurait sa subsistance, et il tenait l'ours pour un membre de la famille jouissant de tous ses droits.
Un jour, cet homme et l'ours, qui était doué et accoutumé de longue main à l'humeur badaude des humains, donnaient leur spectacle à la fête de l'enfant de sept ans d'un homme pauvre. Les yeux des petits et des grands, de sept à soixante-dix ans, brillaient à voir l'adresse de l'ours, s'emplissaient d'ardeur et de transport. La joie du maître de la fête, d'avoir pu rassembler tous les gens de son quartier, n'avait ni borne ni rive, et il s'en glorifiait.
À cet instant survint un autre homme, un peu pris de boisson. Avant même qu'il eût ouvert la bouche, le maître de la fête tira à l'écart le maître de l'ours et l'avertit :
– Prends garde : cet homme est un mauvais ivrogne et un immonde, un joueur achevé, et son orgueil et sa présomption sont grands.
Le montreur d'ours ne laissa rien paraître, dit d'un signe de tête « c'est bien ainsi » et sourit. Quand il revint, cet homme, du fait qu'on avait rompu son entretien à peine commencé, fit sa proposition avec quelque dépit :
– Tel jour, moi aussi je donne une fête. Je veux que tu y montres ton art.
– Tel jour, je ne peux pas, car je serai pris à une autre noce ; je l'ai promis de longue date.
La réponse ne plut pas à l'homme éméché.
– Je te donnerai le double de la somme ! Consens.
– Ce n'est pas possible. Troubler la fête d'un autre homme, fût-il pauvre, et lui blesser le cœur, c'est une faute et un péché. Lui aussi nous a appelés chez lui avec espoir.
– Consens : je te paierai le triple du prix de ta peine, je dresserai pour toi et pour ton ours une table à part chargée jusqu'aux bords, je vous ferai des présents ! – il insistait encore.
– Non, je ne peux pas.
– Pourquoi ? L'argent en abondance ne te plaît pas ?
– Ton naturel ne m'a pas plu.
– Qu'as-tu à faire de mon naturel ? Tu es un bouffon, un valet, un âne qui ne sait dire que : me voici ! Rien d'autre ! Tu n'as aucun poids ! Si je le veux, sur un signe de mon doigt on t'amènera chargé de chaînes, toi et ton ours, et vous danserez à en mourir ! Compris ?!
– Ne me fais pas peur, et ne va pas non plus me menacer et me gronder. Allons, il vaut mieux demander à l'ours s'il consent ou non. S'il dit « oui », nous chercherons quelque moyen. Sinon…
– À l'ours ? À cette bête-là ?
– Cette bête est mon ami désintéressé.
– As-tu donc mangé ta raison, pour prendre conseil d'une bête ?!
– Si tu ne veux pas, libre à toi.
– Soit, au diable toi et ton ours fauve. Demande ! Voyons un peu quel son il en sortira.
Le montreur d'ours vit que les gens alentour, les invités de cette noce modeste, observaient avec le plus vif intérêt la dispute et la lutte entre lui et l'homme pris de boisson, et voici maintenant l'ours. Lui, qui plus d'une fois dans sa vie était tombé en pareille situation, ne perdit pas du tout contenance. Il connaissait bien et exactement le naturel de son ours.
– Cher ami ! Veux-tu aller à la fête de cet homme et le servir ?
L'ours regarda quelques instants du côté du demandeur, comme s'il l'examinait en connaisseur. Mais il demeura muet.
– Réponds, je t'en prie ! N'aie pas honte, sois hardi !
– Tu es fou, par Dieu, tu es fou ! – dit l'homme pris de boisson.
À ce moment l'ours frappa plusieurs fois du pied contre terre, puis gronda un peu, plein de colère, et enfin dit d'un signe de tête, comme qui dirait : « non, je ne veux pas ! »
Les gens applaudirent là-dessus. Quelques-uns s'écrièrent joyeusement : « bravo ! » La colère de l'homme éméché, qui avait beaucoup dessoûlé, se leva.
– Malédiction sur le père d'un ours comme toi ! Toi et ton maître, vous ne me connaissez pas et vous n'avez jamais lavé de linge avec mon savon !..
La menace n'était pas achevée que l'ours gronda plus fort. Cet homme, décontenancé, se tenant pour outragé, sortit du cercle en grommelant… Le maître jeta dans la gueule de l'ours un pain de sucre.
Cependant quelque temps passa. Chaque fois que le montreur d'ours se rappelait par hasard cet entretien avec l'homme pris de boisson, il se sentait mal à l'aise. Et plus d'une année s'écoula, et la figure et la stature de l'homme et ses menaces s'effacèrent aussi. Seulement il ignorait que le visage déplaisant de ce noble personnage, qui mêlait ensemble le vin et le jeu et se tenait pour comblé sur la route de la vie, était demeuré à jamais sur la tablette de la mémoire de l'ours perspicace…
Mais, contre toute attente, cet homme pris de boisson et ses deux compagnons de coupe et de jeu vinrent à l'improviste. Il ouvrit d'un coup de pied la porte de la cour du montreur d'ours, dont la chaîne était défaite. La femme du maître de maison, qui s'affairait sous l'auvent, sursauta d'un bond. Et, voyant les hôtes qu'on n'avait pas conviés, elle s'étonna.
– Où est l'ours ? – questionna sans salut ni bonjour l'homme, à cette heure encore éméché.
La femme, avisée, vit que les yeux de l'homme étaient pris de sang et que son dessein était sans bénédiction ; malgré cela elle ne se perdit pas :
– Le voilà, sous le noyer, à la chaîne…
Le maître de l'ours, ayant entendu la voix de l'homme, sortit lui-même.
– Eh bien, – dit-il. – Que veux-tu ?
Son vieil adversaire, ivre mort, tira soudain de son sein un pistolet.
– Tu vas voir à l'instant ! – menaça-t-il. Et il rit tout haut. – Je te tirerai dans la bouche, tu n'auras plus le loisir de prendre conseil de ton ours, et vous ne rirez plus de mon état. En tout cas je te laisse le temps de dire la parole et de faire acte de repentir.
Il pointa le canon de l'arme droit sur le visage du maître de l'ours.
À ce moment l'ours gronda.
– N'attire pas sur toi la colère de Dieu ! – avertit hardiment le maître de la cour.
Le grondement de l'ours sonna plus haut.
– Toute bête qu'il soit, il sent l'odeur de la mort de son maître, hein ? – il regarda du côté de ses deux compagnons. – Vous avez vu comme il donne de la voix. Et vous doutiez encore, quand nous avons fait notre pari, qu'un ours pût comprendre la parole d'un homme !
– Nous t'avons cru sur parole ; allons, laisse cela, camarade, tu vas faire lever quelque malheur sur nos têtes, – l'un de ses compagnons voulut lui barrer le chemin.
– Non ! J'ai parié avec vous que je l'abattrais d'un seul coup ! Je ne reviens pas sur ma parole. Allons, montreur d'ours, montre-nous ton art ! Délivre l'ours de sa chaîne ! Toute une vie il a été enchaîné pour ton appétit ; qu'au moins avant de mourir il se sente en liberté…
– N'attire pas sur toi la colère de Dieu, te dis-je !
– Laisse Dieu tranquille de côté ! Allons, passe devant !
L'homme, n'ayant pas le choix, se dirigea vers le vieux noyer. Contre un homme ivre et armé, il ne savait quel remède chercher. Il ôta l'anneau de la chaîne du collier de l'ours. La bête leva la tête et fixa les yeux sur son maître ; apparemment elle s'étonnait. Puis, de sa patte de devant droite, elle gratta plusieurs fois la terre.
– Regardez donc ! Il se creuse sa propre tombe ! – rit l'homme éméché. – Tiens-toi à l'écart ! – cria-t-il du côté du maître de l'ours. – Et regarde ton ami à quatre pattes mourir d'un seul coup ! Encore heureux que nous ne t'ayons pas tué le premier.
Et, s'agenouillant, il visa le front de l'ours. L'ours regardait le pistolet droit et sans effroi. Soudain il se dressa sur ses deux pattes de derrière.
L'homme éméché tira. Soit de peur, soit dans l'intention d'abattre la bête d'un seul coup. Et sa main dut trembler, car son coup manqua. L'ours, entré en fureur, d'un seul bond, de cette même patte droite de devant, déchira la gorge de l'homme ivre. Le sang jaillit à flots. Le montreur d'ours et sa femme, tant la tragédie survint à l'improviste, demeurèrent muets et ne trouvèrent pas la force de pousser un cri.
L'homme adonné au vin, le joueur enragé, noyé dans son sang, râlait et rendait l'âme.
Le maître de l'ours vit que de ses deux compagnons il ne restait ni trace ni ombre…
Peu après arrivèrent un inspecteur de police et deux autres agents. Ils photographièrent d'abord tout en détail. Puis ils fouillèrent les poches du joueur. Il en sortit deux liasses d'argent.
– Ceci est à vous, – dit l'inspecteur en tendant une liasse au maître de l'ours.
– Pourquoi ? – s'étonna-t-il.
– Prenez, prenez, c'est le dédommagement de la menace et de la violence.
– Non ! – entendit-il pour réponse. – Qu'ai-je à faire de son argent impur ? S'il ne vous sert à rien, donnez-le à sa famille…
« Les secours d'urgence » arrivèrent eux aussi.
– Emportez le corps à la morgue ! – ordonna l'inspecteur…
Le fils d'Adam, au fond de la forêt, enferma par ruse dans une cage le lion – le roi des animaux –, et le lion rugit de toute sa puissance, mais pas une des bêtes ne se hâta à son secours…
Le grand-père et le petit-fils, l'esprit troublé l'un et l'autre, échangèrent de brefs saluts et prirent en silence le chemin de la rive. Ni l'un ni l'autre, tant ils allaient retenus par des pensées lugubres, ne trouvait l'audace de dire un mot en chemin. Comme s'ils craignaient qu'à peine eussent-ils ouvert la bouche, tous les habitants de la mégapole n'entrassent à l'instant même en tumulte et que le fleuve, qui coule d'un train égal, ne changeât d'un coup son cours. Ou pis encore, que le ciel ne s'écroulât sur la terre et que la Résurrection ne s'accomplît…
Ils parvinrent au café de la berge. Le vieil homme choisit un coin écarté et peu fréquenté, et le petit-fils marcha sur les pas de son grand-père. Ils s'assirent à une table et commandèrent du café. Quand le garçon apporta le café, le vieil homme en régla d'avance le prix, afin que leur entretien pût se tenir tout à loisir et en paix.
Depuis la rive du fleuve, l'île et le zoo se tenaient à découvert devant leurs yeux. Le vieil homme regarda de ce côté-là.
– Eh bien, grand-père, à quelle conclusion êtes-vous arrivé ? – la coupe de sa patience ayant enfin débordé, le petit-fils ouvrit la parole.
– À aucune ! – dit le grand-père, et il raconta l'entretien qu'il avait eu au matin avec les lions, les loups et les tigres, le renard, le singe, le léopard et le chacal et les autres bêtes.
Et de nouveau il demeura un moment noyé dans le silence.
– Les bêtes ont cessé de crier et de s'agiter ; où est donc le lieu de s'inquiéter ? – questionna le petit-fils, et ensuite, comme s'il eût dormi et se fût réveillé, il s'écria, à sa propre surprise : – Grand-père ! Je viens seulement de comprendre ! Se peut-il, en vérité, que vous sachiez et compreniez la langue de ces bêtes, et qu'elles connaissent aussi la vôtre ?
Le vieil homme se taisait toujours ; apparemment il guettait le moment favorable pour découvrir ce qu'il avait d'essentiel à dire.
– Ou bien me contez-vous un conte, grand-père ? – le petit-fils avait dû sentir son hésitation, car il le sonda.
– Non, mon cher enfant, non ! Plût au ciel que ce fût un conte et que toi et moi fussions à cette heure assis tout à fait sans souci, goûtant le chant du fleuve, rejetant loin de nous le sentiment du danger, et que nous ne nous alarmions pas à force de songer à ce qui nous tombera sur la tête demain ou après-demain.
– Vos paroles paraissent extrêmement énigmatiques, grand-père ! – dit Shervon.
– Comprends-moi : à dire vrai, j'ai peur d'ouvrir la bouche.
– Pourquoi ? Alentour personne n'entend notre entretien. Ayez l'esprit tranquille.
– Quand notre entretien à l'intérieur des cages fut, comme on dit, cuit à point et que les bêtes eurent choisi le silence, je passai dans le bois du zoo, pour apaiser un peu le bouillonnement de mon cœur et de ma cervelle et me reprendre. En même temps quelque force invisible me poussait de ce côté-là. J'embrassai un arbre, pour que mon corps et mon âme y trouvassent un souffle nouveau…
Le vieil homme, comme pour confirmer la vérité de son récit, fixa les yeux vers le bois du zoo. Le petit-fils, absorbé, ne pouvait détacher les yeux de son grand-père.
– À cet instant une voix me parvint d'une branche de l'arbre. Je vis deux hiboux perchés côte à côte qui, ne sachant rien de ma présence, se plaignaient de moi, ou plus exactement riaient de mon état.
– Suis-je endormi ou éveillé, grand-père ?
– Plût au ciel que tu dormisses, mon cher enfant ! Voici, écoute la suite de l'entretien des hiboux. L'un des hiboux dit : « Quel homme lourd et hébété, quel simple, quel sot que cet homme-là ! » L'autre ajouta : « S'il n'était pas un benêt, aurait-il cru les paroles des bêtes et se serait-il laissé tromper ? » Le premier hibou ajouta : « Ces bêtes, féroces en apparence et en réalité épouvantées, ne lui ont pas ouvert le secret de leur cœur, elles sont restées muettes, et voilà pourquoi cet homme ignorant a perdu son chemin. » Le second hibou dit : « Si à toi aussi, chaque nuit, au plus noir et au plus épais de la nuit, il venait huit ou dix ghûls robustes et de haute taille, aux bras puissants, au corps velu de la tête aux pieds, et s'ils faisaient jaillir le feu de leurs yeux et répandaient la terreur, ta langue à toi aussi resterait clouée, ou bien tu deviendrais muet ! » Le premier hibou mit fin à l'entretien : « Ainsi donc, cet homme, ne sachant rien de l'invasion des ghûls, est sorti des cages le cœur tranquille. Alors que les ghûls reviendront ce matin même, et qu'ils ouvriront les portes des cages et qu'ils y entreront… » Ils dirent cela, et les oiseaux fermèrent le bec…
Shervon, d'un étonnement sans bornes, gardait les yeux grands ouverts sans battre des paupières et ne trouvait pas un mot à porter à ses lèvres. Quels hiboux ? Quels ghûls ? Pourquoi menaçaient-ils les bêtes ? Et enfin, d'où viennent-ils, ces ghûls ? Sont-ils des spectres, ou des esprits ?..
– Je ne sais pas qui ils sont, ce qu'ils sont, ni d'où ils sont…
– Miséricorde ! Mon Dieu ! Vous, grand-père, pouvez-vous aussi lire ou entendre ma pensée, je veux dire celle des hommes ? Si oui…
– Non, mon cher enfant, d'où me viendrait cela ? Tout à fait par hasard…
– Que ferons-nous à présent ?
– Je ne sais pas. Je me tiens suspendu au milieu d'un carrefour.
– Peut-être devrions-nous en avertir le chef du zoo…
– Hmm… Il rira de notre état. Il tiendra mon soupçon pour une sottise.
– Écrivons au maire de la ville, ou plus haut encore, au Premier ministre… Il se peut qu'en vérité ces ghûls existent et qu'ils aient formé quelque mauvais dessein. Et alors ?
– Alors le maire de la ville et le Premier ministre nous tiendront, toi et moi, pour des fous.
– Enfin, il faut bien prendre quelque mesure !
– Non !
– Pourquoi, grand-père ?
Et le grand-père et le petit-fils regardèrent vers le fleuve. Mais ils n'avaient aucun espoir que l'eau courante entendît le soupir de leur cœur et emportât en le lavant la poussière de leur âme.
Le coq chanta et le lion, prêt à bondir, s'enfuit ; l'âne, qui était avec le roi des poules, s'enhardit et galopa derrière le roi de la forêt… peu après le lion revint sur ses pas et se jeta sur l'âne…
Il y avait, il n'y avait pas – et selon toute vraisemblance c'est vrai – que pendant des années vécut dans l'enceinte du Grand Cirque un chien, un simple chien de berger. La bête, se tenant pour le maître du dedans et du dehors du bâtiment, allait et venait à son aise. Des gens compatissants apportaient de chez eux, pour ce chien taciturne et inoffensif, des os et des restes de viande. C'est-à-dire que son ventre était toujours plein. Aussi, le matin, accueillait-il la plupart des employés du cirque en frétillant de la queue. Eux étaient contents, et le chien en même temps avait l'esprit en repos.
Personne ne se rappelle comment ni d'où le chien parut en ce lieu, ni qui l'y amena. Malgré cela, petits et grands s'étaient accoutumés à cette bête.
Le chien entrait de temps à autre dans la ménagerie du cirque et, de derrière les grilles, élevait la voix, ouah, ouah, avec une hardiesse apparente, du côté de l'ours et du loup, du lion et du tigre. Aucune de ces bêtes ne prêtait attention au tapage du chien.
Peu à peu il ne se lia qu'avec le tigre. Désormais il allait droit devant la cage grillagée du tigre. Et ils se mettaient à causer, car ils comprenaient la langue l'un de l'autre.
– Quelle grande créature fainéante tu fais ! – lui reprocha un jour le chien. – Chaque fois que je viens, je te vois étendu de tout ton long, endormi, ou bien occupé à garder le silence…
– Et à quoi veux-tu que je m'occupe ? – demanda le tigre.
– Comment le saurais-je ? Enfin, tu es un tigre. Redresse ta taille, remue-toi.
– Et après ?
Le chien ne porta plus un mot à ses lèvres. Il regardait son compagnon d'un air étonné.
– Il fut un temps où j'étais vraiment un tigre. Ma stature, mon rugissement faisaient trembler tout alentour. Tu ne peux pas te représenter avec quelle ardeur les gens battaient des mains à mon art. Quand je bondissais, que je sautais à travers le cerceau plein de feu, ou que je montais sur un grand ballon et le faisais tourner…
– Et pourquoi ne montes-tu plus sur la scène ? – demanda le chien.
– Qui me laisserait passer, benêt ? Mon ancien dompteur ne vient même plus auprès de moi. Ou plus exactement, il m'a tout à fait oublié.
– Ne t'afflige pas…
– Où serait le lieu de se plaindre ? Je suis devenu vieux. Vieux et décrépit ! Mes petits eux-mêmes, qui sont plusieurs, ne prennent pas de mes nouvelles. Toute leur affaire est le souci de la scène et des bonds et des sauts. Ils sont ivres de gloire !
– Ton ventre est plein et ton souci loin de toi, tout de même ? Ou bien restes-tu à jeun ?
– Non, grâce à Dieu ; de temps à autre on me jette la viande de telle ou telle bête crevée.
– Oui, n'être pas réduit à mendier une bouchée, c'est déjà bien, – dit le chien.
– Que faire d'autre… J'attends.
– Ici c'est le cirque, camarade. Tigre ou non, tiens-toi et attends.
– Attendre quoi ?
– Attendre la mort !
– La mort ?
– Oui, camarade. Sitôt que tu seras crevé, on bourrera ta peau de paille et l'on mettra ton effigie au musée. Ta viande, on la donnera aux autres bêtes. Le monde du cirque est ainsi fait. Ne t'afflige pas, toi…
Il fut un temps où il existait dans l'enceinte de la mégapole des centaines de bibliothèques et de magnifiques librairies. Peu à peu les gens se détournèrent de cette rare trouvaille sociale en la disant « un reste dont on n'a que faire » ; le milieu les y contraignait, et certains, faute de mieux, lisaient des « livres électroniques ». D'autres livraient au poids du vieux papier des milliers d'exemplaires de leur richesse et en recevaient des centimes. Et ils restaient contents d'être délivrés de ce fardeau superflu de leur maison.
Le bonheur ou le malheur de cette sorte de gens tenait à ce qu'ils avaient soudain découvert ceci : que sans même lire de livres il était possible de posséder des voitures somptueuses, des liasses et des liasses d'argent gagné sans peine, des palais fastueux à plusieurs étages, de hautes charges. C'est là qu'étaient cachés le plaisir et la douceur de la vie, et nous, simples d'esprit, nous n'en savions rien ! Et ils se tenaient eux-mêmes pour les colonnes du monde…
À la place des bibliothèques s'élevèrent des supermarchés et des hypermarchés modernes. Du livre il ne resta qu'un souvenir, et voilà tout !
Le maître d'école de cent vingt-cinq ans ne courut pas après l'exigence et la mode du temps. Il achetait les livres et les manuscrits anciens et les conservait. Avec le cours des années, sa bibliothèque spacieuse, dans un district éloigné, devint un lieu digne d'être vu, un musée du livre, comme on disait. Aux adolescents et aux jeunes gens qui, de loin en loin, montraient quelque intérêt et venaient au fond pour tuer le temps, il faisait des récits avec la plus vive ardeur. Quand il prenait en main tel ou tel livre rare, la main lui tremblait d'émotion.
Ces visiteurs venus par hasard riaient de l'état misérable du vieux maître d'école et sortaient de son musée. Le maître des livres apaisait son cœur en se disant : « En tout cas quelques-uns sont venus, ils ont appris qu'il existe des livres, c'est déjà beaucoup », et il passait dans son logement, qui se trouvait à côté du musée du livre.
Le vieux maître d'école avait un âne. De couleur cendrée. La bête, dont le labeur est licite et qui elle-même est impure, vécut toute sa vie dehors. Elle ne craignait ni le soleil, ni la neige, ni la pluie.
Il arriva qu'une meute de loups affamés se mit à fondre sur le quartier du maître d'école et à déchirer et dévorer les ânes, les vaches ou les moutons des gens. Et les gens tombèrent dans l'angoisse. Ils s'adressèrent à la police. La police répondit qu'elle avait affaire aux hommes, non aux bêtes.
C'est pourquoi le maître d'école, n'ayant pas d'étable, faisait entrer la nuit son âne, faute de mieux, au milieu du musée du livre et l'y attachait, de peur qu'il ne devînt la pâture des loups.
Un jour entre les jours, on amena un groupe de visiteurs étrangers voir le musée du livre. Comme on avait oublié d'en avertir le vieil homme, ou qu'on ne l'avait pas jugé nécessaire, la porte du musée était fermée à clef. Et le vieux maître d'école, que tourmentait de temps à autre son mal d'oubli, ne se rappelant plus que l'âne était à l'intérieur, fait passer devant lui les invités et leurs hôtes. Les étrangers, qui voyaient un âne de leurs propres yeux pour la première fois, n'y prirent pas garde. Mais le chef des hôtes accabla l'âne d'une injure si bien assaisonnée que tout le monde l'entendit.
L'âne rit tout haut.
– Chassez-moi cette longue-oreille sans cervelle !
L'âne, tout à coup, trouva la parole :
– Je ne sais pas lire les livres et je ne mange pas de papier. Quelle est donc ma faute, pour que vous me fassiez des reproches ?
Les hôtes restèrent frappés d'engourdissement.
Le vieux maître d'école faillit perdre connaissance. Car depuis des années il possédait cet âne et n'avait pas eu vent que la longue-oreille parlât le langage des hommes.
Les étrangers, qui avaient entendu très distinctement la question de l'âne, s'étonnèrent sans mesure et se faisaient photographier chacun à côté de l'âne.
– Vous avez vu en quelle considération l'on me tient ! – s'écria l'âne avec orgueil, – et après cela vous m'appelez longue-oreille sans cervelle…
Dans la mégapole du jeune homme, qui est de haute taille, le visage un peu rond, les yeux noirs, le regard clair et toujours grave, le corps plein et les muscles exercés, la vie se déroulait la nuit, au rebours des grandes villes du monde, dans un calme parfait, et après onze heures tous les magasins et les grands centres de commerce, les restaurants magnifiques fermaient, les innombrables hôtels cinq étoiles à plusieurs étages qui baisent le ciel closaient du dedans leurs portes de verre transparent et les gardiens veillaient jusqu'à l'aube dans l'attente de la venue, de loin en loin, de quelque visiteur étranger, dans les rues le va-et-vient des gens s'interrompait, de temps à autre telle ou telle voiture légère filait dans un sens ou dans l'autre à grande vitesse, tant les routes, les grands axes et les avenues demeuraient vides, et les feux de garde des hauts bâtiments, si l'on regardait de loin ou d'en haut, on voyait qu'ils clignotaient sans cesse, comme pour avertir que la ville est vivante et respire d'un train égal, et qu'elle est seulement endormie.
En cette nuit de la fin du printemps, où les arbres fruitiers du bois et des vergers du lointain faubourg avaient quitté leur fleur et noué leur fruit vert, une masse houleuse de nuées noires écrasa d'un coup le ciel pur, sans poussière et plein d'étoiles, et la ville, dont les places, les rues et les fenêtres des bâtiments flamboyaient, s'assombrit…
Sur la grande voie principale, qui commence à l'autre bout de la mégapole, passe au milieu de la ville et franchit enfin le pont long de deux kilomètres, avait paru soudain un spectacle des plus rares et des plus inouïs, ou plutôt fabuleux et jetant l'épouvante. Des milliers et des milliers de serpents petits et grands, épais et minces, de toutes les couleurs, venimeux et sans venin, longs et courts, comme une seule famille aux innombrables descendants et faite d'obéissance, se mirent à ramper en hâte, en un ordre puissant et ferme, vers l'orient et le midi.
Le Roi des Serpents, majestueux, plein de gloire et de pensée, se dressa un peu. La Reine-Serpent, saisie elle aussi d'émotion, se redressa aux côtés de son époux.
– Je sens le pouls et le bouillonnement séditieux de toutes les bêtes du zoo ; l'entends-tu ? – dit le Roi des Serpents sans s'arrêter d'avancer.
– Oui ! – confirma la Reine-Serpent.
– Leur sang entre en ébullition ; quelque djinn ou quelque homme lève l'effroi dans leur cœur et dans leurs yeux et la sédition parmi elles, – exprima le Roi des Serpents sa pensée en langue de serpent.
– Toutes les bêtes sont enfermées à l'intérieur des cages de fer… qu'est-ce donc qui les émeut ? – dit la Reine-Serpent, exprimant son doute.
– Malgré cela, tu le sens, l'air du fleuve, la vague de son eau prennent un autre ton. Peut-être l'eau du fleuve sent-elle, elle aussi, le danger et la tragédie qui vont bientôt survenir ? – demanda le Roi des Serpents.
– Peut-être trouverions-nous quelque moyen d'en avertir les hommes ? – dit la Reine-Serpent.
– Non, à cette heure ils dorment tous sans souci, et plus tard cela n'aura plus de sens.
– Pourquoi ? – s'étonna la Reine-Serpent.
– Que tu es naïve ! Parce qu'ils ne comprennent pas notre langue. Quand la ville se réveillera, quand les hommes reviendront à eux, ils le sentiront sans doute d'eux-mêmes. Ils ne sont pas sourds ni aveugles de la tête aux pieds… Rampons plus vite ! – ordonna le Roi des Serpents à tous ceux de sa race.
Quand la multitude des serpents parvint sur le fameux pont de la mégapole, un autre phénomène étrange et plein de mystère se produisit – chacun d'eux, les uns devant, les autres derrière, se jeta dans le fleuve… Tout cela ressemblait à un mirage et à un songe.
Le lendemain un tumulte se leva d'un bout à l'autre de la mégapole, et l'épouvante saisit les gens, bien qu'un ou deux millions d'entre eux peut-être n'eussent pas cru à cette marche nocturne des serpents et l'eussent tenue pour une rumeur en l'air. Mais dans plusieurs rues on trouva des voitures qui semblaient frappées d'engourdissement, et sous leurs roues gisaient écrasés plusieurs serpents de diverses sortes. Le plus étonnant de tout fut que tous les conducteurs et les passagers à l'intérieur de ces véhicules avaient perdu la vie et gardaient les yeux grands ouverts. Le soir on annonça que ces gens étaient morts d'une frayeur et d'un effroi épouvantables…
On avait reconnu le singe pour sultan des animaux, et le sentiment de l'envie monta au renard ; sous prétexte d'un trésor caché il mena le singe jusqu'à un piège et l'y fit tomber. Le singe l'accabla de reproches. Le renard dit :
– Ô singe, toi qui ne sais pas distinguer un trésor d'un piège, comment donc peux-tu être le sultan des animaux ?
Ce soir-là le vieil homme passa longuement en revue, avec attention, les alentours du zoo ; à son idée il ne trouva ni ne remarqua aucun fondement, aucun indice qui pût donner lieu à l'inquiétude. Aussi ne trouva-t-il pas en lui l'audace, et ne jugea-t-il pas non plus nécessaire, de troubler le directeur général sans raison. Qui donc, en vérité, ajoute foi à des soupçons personnels et à la possibilité qu'éclate quelque calamité, s'il est permis de parler ainsi ? On ne tiendrait les imaginations chimériques du vieil homme que pour des sottises. En tout cas il donna l'ordre que cette nuit-là ni le lendemain on ne lâchât les bêtes dans le bois de l'enceinte. On demanda : « Pourquoi ? » Il dit : « Je ne sais pas. » Il faillit dire : « Mon cœur me le témoigne ainsi. » Heureusement il ne souleva pas la poussière avant le troupeau, sans quoi le bruit et la clameur eussent couru parmi ses collègues que le vieil homme était devenu fou… Enfin, disant « advienne que pourra ! » et en même temps « miséricorde ! », il rentra chez lui, retenu par des pensées sans fond.
S'il était sorti un peu plus tôt, il eût immanquablement rencontré son petit-fils devant l'entrée principale de la rive droite du zoo. Shervon n'avait pas l'intention de voir son grand-père ; il fit même tout son possible pour que peu de gens, et surtout aucun des employés du zoo, ne le vissent entrer dans l'enceinte. L'heure de la visite touchait d'ailleurs à sa fin, et de loin en loin des gens pressés passaient devant les cages des bêtes. Shervon se perdit sans se faire voir parmi les visiteurs et, un peu plus tard, se glissa du côté du bois touffu de l'enceinte. Ne sachant pas que ce soir-là on ne ferait pas sortir les bêtes, il voulait monter sur l'un des arbres aux feuilles et aux branches épaisses qu'il avait repéré quelques jours plus tôt, et attendre au milieu du tronc, à un endroit commode pour s'asseoir ou s'adosser. Bien qu'à ce moment-là il n'eût pas la moindre idée, et ne pût même prévoir, qui ou quoi il allait attendre. Et jusqu'à l'aube encore. Il n'y comprenait rien, mais il sentait que quelque force le poussait à entreprendre cette démarche. Sa résolution était si forte qu'il mit dans son sac à dos moderne de l'eau, du pain, du saucisson et de l'ail, une pomme, une tomate et un concombre, afin que, durant la longue nuit, s'il lui fallait attendre sans rien faire, le tourment de la faim ne vînt pas le prendre…
Cependant l'obscurité couvrit tous les alentours ; à présent on ne voyait plus personne, seuls çà et là les feux des allées et, du côté des postes de garde des entrées, brûlaient faiblement, faiblement. Comme cela, pour la montre…
Ainsi la nuit passa la moitié. Partout le calme et le silence ; seuls de temps à autre le cri ou le rugissement de telle ou telle bête troublaient l'air. Malgré cela, de moment en moment le sommeil gagnait le petit-fils du vieil homme. Il regarda le ciel. Il était tout à fait pur et sans poussière, et les étoiles aussi semblaient garder le silence. « Elles aussi, comme moi, sont apparemment troublées, et elles craignent même de cligner, ou n'en trouvent pas le loisir » – se dit en lui-même Shervon.
À ce moment l'eau du bord de la rive clapota, bien qu'en cette nuit il ne soufflât pas un souffle de vent. Aussi n'y prit-il pas garde. Mais l'eau du fleuve entra une seconde fois en bouillonnement, plus fort. Et, mon Dieu, Shervon vit avec peine, dans la demi-obscurité, que des créatures sortaient du dedans de l'eau. Il battit des paupières une ou deux fois, il se pinça le coude : non, ce n'était pas un rêve, il était éveillé. Les créatures, qui à présent apparaissaient très distinctement, sortirent de l'eau et se hâtèrent, éperdues, vers l'entrée du zoo. Shervon se mit à filmer avec sa tablette, qu'il avait de bonne heure tenue prête à tout hasard. Ces créatures, qui ressemblaient à des hommes d'une taille extrême et tout noirs, ouvrirent d'un seul effort les portes des postes de garde des trois entrées du zoo, et l'une d'elles jeta dehors sans pitié les gardiens ensommeillés d'une seule main, comme si elle eût pris dans sa paume un chat souillé de bouillie. Une autre créature souleva librement le gardien à deux mains, comme un bâton sec, et lui rompit les reins sur son genou dressé. Aucun des trois gardiens n'eut même le loisir de crier.
Shervon, bien que l'épouvante se fût frayé un chemin jusqu'à son cœur, se reprit et monta sur une branche plus haute de l'arbre. Et il jeta les yeux du côté de l'entrée de la rive gauche. De ce côté-là aussi des créatures pareilles s'affairent. Il ne cessait pas un instant de filmer.
Voici que ces ghûls, dont les hiboux avaient donné nouvelle à son grand-père et sur l'existence desquels il ne restait plus à présent aucun doute dans le cœur de Shervon, coururent du côté des cages des bêtes. La fausse aube était venue et les étoiles du ciel disparaissaient une à une aux regards. Le petit-fils du vieil homme vit que de quatre côtés les ghûls ouvraient sans peine, d'une seule traction, les portes des cages et entraient auprès des bêtes…
Dans les rues et les avenues innombrables de la mégapole, la vie s'éveillait chaque jour à cinq heures du matin et son cours croissait d'instant en instant. Les ghûls n'avaient peut-être pas connaissance de cette particularité, mais dès que l'aube parut s'élevèrent d'un coup le bruit des rugissements et des grondements tumultueux de dizaines, de centaines de bêtes du zoo, et elles se déversèrent dans les rues, les avenues et les places de la grande ville encore ensommeillée.
L'épouvante écrasa Shervon, qui se tenait droit et engourdi en haut de l'arbre, sa tablette à la main, et que ce qu'il avait vu laissait au dernier point muet et confondu. En dépit de l'événement inouï qui s'était produit sous ses yeux, et dont il avait été le témoin oculaire, il ne perdit ni la raison ni la force de comprendre, et il appela son grand-père :
– Grand-père, je sais que vous vous réveillez de bonne heure ; notre soupçon, à vous et à moi, s'est vérifié : les ghûls ont chassé toutes les bêtes du zoo aux quatre coins de la mégapole.
– De qui as-tu appris cela ?! Et où es-tu à présent ? – contre son attente, il entendit la voix impassible du vieil homme.
– Moi ? En haut d'un arbre du bois de l'enceinte du zoo. Je veux jeter sur le réseau de l'internet les images que j'ai prises.
– Non, ne te presse pas encore. Attends-moi. As-tu compris ? J'arrive tout de suite. Nous verrons ensuite ce qu'il en est…
Le Premier ministre, qui pendant plusieurs années avait étudié à temps, en s'instruisant de l'expérience d'autres mégapoles, quantité de conséquences d'incendies, d'inondations, de tremblements de terre, d'explosions de gaz, d'accidents d'automobile, de train et d'avion et de choses semblables, resta quelques instants étonné et engourdi en entendant que les bêtes s'étaient emparées de la ville. Un tel événement était, en vérité, inouï.
Son aide lui donna un demi-verre d'eau de source. Il la but et revint à lui. Il donna l'ordre de déclarer l'état-major de crise en activité et d'en convoquer les membres.
– Sur-le-champ ! – s'écria-t-il, et il insista. – Aujourd'hui c'est samedi, jour de repos ; aussi trouvez-les, fût-ce sous la terre. Qu'ils se présentent vite !
L'aide sortit du cabinet en courant.
La secrétaire annonça par la ligne intérieure que le maire de la mégapole voulait parler à Monsieur le Premier ministre.
– Monsieur le Premier ministre ! Une situation très mauvaise, et même tragique, s'est produite.
– Votre proposition, monsieur le maire ?
– À cet instant même, si vous m'y autorisez, que je déclare l'état d'urgence sur le territoire de la mégapole…
– Que la police pourvoie de gardes armés toutes les crèches, les écoles, les collèges, les lycées, les hôpitaux. Mieux encore, que les habitants gardent leurs enfants à la maison. Mettez sur pied toutes les structures compétentes. Qu'on nous informe, vous et moi, toutes les demi-heures. Vous-même, faites un tour de la ville, de ses principaux centres, et prenez-en connaissance, c'est-à-dire voyez de vos propres yeux, pour que nous sachions de quoi il retourne et ce qu'il en est. Ensuite, droit chez moi ! L'état-major de crise est en activité !.. Que le succès vous accompagne ! Et prenez garde à vous !
– Merci, Monsieur le Premier ministre ! – et là-dessus l'entretien fut coupé.
À cet instant, sans y être autorisé, une puissante jumelle militaire à la main, l'aide entra.
Le Premier ministre le regarda au visage comme pour dire : qu'y a-t-il ?
– J'ai transmis vos instructions à tous les ministres. J'ai insisté pour qu'ils prennent d'abord les mesures qu'exigent les circonstances et se présentent ensuite à l'état-major de crise. Du haut du toit de notre bâtiment – le quinzième étage –, la plupart des avenues et des places de la ville se voient comme dans le creux de la main. Je me suis dit qu'en tout cas vous pourriez regarder vous-même un peu les divers quartiers de la ville. Vous en tireriez peut-être une idée générale.
Les lions – rois des forêts –, selon les traditions, ont fui la main de l'homme jusqu'au territoire du désert vide, dont la chaleur est insupportable !..
Une heure environ plus tard, le Premier ministre entra dans la salle de l'état-major de crise. Les gens de la salle se levèrent.
– Asseyez-vous ! Que vos téléphones restent allumés ! Toute nouvelle qui arrive, avertissez-m'en vite ! – ordonna-t-il, et il se tourna vers son secrétaire de presse : – Que dis-tu ?
– Monsieur le Premier ministre ! Toutes nos chaînes et plusieurs organes d'information mondiaux ont diffusé nouvelles et reportages. C'est-à-dire que le monde entier est au courant. Mais sur la cause qui a fait éclater l'événement, il n'existe aucune analyse précise.
– Le ministre de l'Intérieur ! – dit brièvement le Premier ministre.
– L'événement est survenu à l'improviste. Personne ne l'attendait. Conformément aux exigences de l'état d'urgence, des centaines d'officiers de police ont placé sous protection et sous surveillance tous les bâtiments administratifs et publics, les vingt chaînes de télévision, tous les grands ponts, les ministères, les universités, les écoles et les crèches.
– À votre idée, les bêtes veulent faire un coup d'État ? – demanda le Premier ministre avec un ricanement.
– Non, moi, conformément au règlement… Les hélicoptères étudient la situation de la mégapole tout en la filmant.
– Le maire de la ville !
– Monsieur le Premier ministre ! La situation est en réalité extrêmement tendue. Quand les bêtes sont sorties sur les places et les avenues, c'était précisément l'heure où les gens se rendent au travail. Naturellement, voyant devant eux des bêtes de proie, les gens, insouciants et ignorants de ce qui se passait, ont fait un tumulte et se sont jetés aux quatre côtés en quête d'un abri.
– Dites-moi, quelque bête de proie s'est-elle jetée sur les gens, ou non ? – questionna le Premier ministre.
– Oui, – répondit le ministre de l'Intérieur. – Je viens à l'instant d'en être informé. Comme un couple de lions débouchait sur une voie rapide où les voitures roulent à grande vitesse, les conducteurs ont perdu contenance et des dizaines de voitures ont eu des accidents. Plusieurs personnes, malheureusement, sont mortes et quelques-unes ont été blessées. Considérant ce qui venait d'arriver, un homme de la police abat le lion de son pistolet. Quant à la lionne, elle s'est jetée sur lui et lui a broyé le cou… Et elle s'est enfuie…
– Qui a donné l'ordre d'abattre les bêtes ?
– Personne ! Apparemment par peur, et dans l'intention de ramener la situation à l'ordre.
– Avertissez encore une fois chaque homme de la police, qu'il n'aille pas abattre de son propre gré toute bête qui se présentera devant lui.
– Le directeur général du zoo a-t-il été convoqué ?
– Non, – dit l'aide. – Il n'est pas membre de l'état-major. C'est notre faute, pardon, nous allons y remédier à l'instant.
– Il n'y a pas de nécessité, – répondit le ministre de l'Intérieur. – Nous l'avons arrêté ce matin chez lui.
– Pour quelle faute ? – demanda le Premier ministre.
– Il a nouvelle de sa propre mort, mais non de la révolte ni de la fuite des bêtes du zoo ! On a pensé qu'il s'enfuirait. On l'a arrêté à tout hasard. J'ai donné mes ordres, on l'amène à l'instant.
– Je demande pardon, Monsieur le Premier ministre ! – le ministre de la Santé se leva. – Les voitures des « Secours d'urgence » ont transporté aux hôpitaux près de cent personnes qui, tombées dans les affres de la panique, ont été blessées dans la bousculade.
Le Premier ministre ne dit pas un mot. Le cœur affligé, il voulait digérer les quelques informations qu'il avait entendues jusqu'à cet instant et comprendre le fond des choses. Il paraissait difficile de saisir et de se représenter comment une grande ville calme et paisible s'était changée en un instant en un lieu d'épouvante ; de le voir, laissons cela de côté, mais rien qu'à l'entendre le corps de l'homme se couvre de chair de poule et frissonne. À en croire les responsables, il semblait qu'une trombe eût saisi la mégapole d'un bout à l'autre, et selon les nouvelles d'autres sources, quelques personnes de faible volonté ou dont le corps était malade étaient tombées mortes sur place, comme foudroyées.
– Monsieur le Premier ministre ! – le maire de la ville se leva. – Une troupe de singes petits et grands s'est jetée sur le marché du nord et a dispersé acheteurs et vendeurs. Le maître de l'étal aux bananes a planté son couteau dans le ventre d'un singe, et la bête gît blessée et ensanglantée. Les autres singes ont pris cet homme sous leurs pieds et…
– Pourquoi t'es-tu tu ? – questionna le Premier ministre, pris d'impatience.
– On ne sait pas s'il est vivant ou mort. Aucun de ceux qui se sont réfugiés à l'intérieur des boutiques n'a l'audace d'approcher. On dit que les singes sautent et bondissent et se réjouissent au-dessus et autour du corps de ce malheureux, comme s'ils dansaient. Et de plus, entrés tous en fureur, nos antiques aïeux ont répandu par terre toute la marchandise du marché, restée sans maître…
– Ce n'est pas un zoo, c'est un antre à malheurs ! Se peut-il que les bêtes aussi lèvent une révolte ? Il faut arrêter tous les malfaiteurs qui ont mis en liberté les bêtes de proie et les ont lâchées dans les rues, – dit quelqu'un.
– Il faut d'abord les trouver, – jeta un autre.
Personne ne prêta attention à ces voix.
Son téléphone particulier, tout blanc, donna de la voix. Le Premier ministre jeta un instant les yeux sur son écran allumé. Dix ou quinze personnes en tout ont le droit d'appeler à ce téléphone-là, et encore dans les cas extraordinaires. Mais le possesseur du numéro qui appelait de l'autre côté lui était étranger – aussi ne répondit-il pas. Par-dessus le marché, son aide lui annonça qu'on avait amené le directeur général du zoo.
– Faites-le entrer ! – ordonna-t-il, toujours de méchante humeur.
Le directeur était un homme de haute taille et grave, qui paraissait effrayé. Il dit à grand-peine son salut et attendit, la tête basse.
À cet instant le secrétaire de presse se leva de sa place et demanda la permission d'allumer la télévision. Il n'entreprenait jamais rien sans raison. Aussi le Premier ministre fit-il signe qu'il y consentait.
– Le président de la chaîne mondiale a fait savoir que ses journalistes ont préparé un reportage étrange et qu'il passe à l'instant même.
Tous se tournèrent vers le grand écran.
– À propos d'un homme fou ! – dit le présentateur.
– Il ne nous manquait plus qu'un fou, à cette heure ! – ajouta le Premier ministre avec étonnement.
– Ce n'est pas un fou ordinaire, c'est un fou prêcheur. Chaque matin de bonne heure, selon sa vieille habitude, il vient auprès de la grande fontaine de la place du Malheur et, hiver ou été, neige ou pluie, peu lui importe, il prêche. Il lui paraît toujours que des milliers de gens écoutent son discours, tout oreilles et tout attention. Une fois son cœur apaisé, il rentre ensuite chez lui, content. Les gens des alentours de cette place le savent bien.
Le reportage était en vérité captivant.
Cet homme maigre, dont le pantalon et le veston étaient vieux et usés, parlait avec ardeur, chuchotant tout bas. Et… des lions, des loups, des ours et un léopard, un ou deux singes, une autruche avaient entouré le fou et, assis bien tranquillement, écoutaient ses « réflexions ». Chose étonnante, dans le regard de cet homme on ne sentait pas la moindre crainte, pas le moindre effroi. Comme si le fou et ces bêtes s'étaient attachés les uns aux autres depuis des années… et les journalistes donnèrent leur reportage pour l'énigme de la tragédie survenue…
Le Premier ministre, comme s'il venait de trouver le bout du fil de cette énigme, se tourna vers le directeur général du zoo.
– Ta figure et ta mine rappellent un poulet tombé à l'eau. Allons, dis-nous, à ton idée, qu'est-il arrivé ? – demanda le Premier ministre.
– Je ne sais pas… Je ne puis pas non plus l'expliquer. Hier soir des dizaines de bêtes ont poussé une grande clameur. À l'intérieur de leurs cages. Je n'en ai pas compris du tout la cause. Ensuite j'ai donné ordre au vieil homme d'aller voir ce qu'il en était. Un peu plus tard toutes les bêtes se sont apaisées.
– Quel vieil homme ?
– Un employé du zoo.
– Quoi donc, est-il dompteur, pour que sur un seul signe de lui toutes les bêtes qui menaient ce tapage se soient apaisées ? – demanda le Premier ministre.
– Il est difficile de rien dire de précis… Mais…
– Pardonnez-moi, Monsieur le Premier ministre, – le ministre de l'Intérieur se leva de sa place. – De peur que les loups ne se jetassent sur eux, deux étudiants se sont jetés à l'eau du haut du pont qui passe sur le fleuve. Sans savoir qu'au-dessous on a rangé de grandes dalles de béton et que l'eau du fleuve les couvre à peine. Tous deux ont péri…
– Jusqu'à quand entendrons-nous des nouvelles affligeantes ? Cette affaire aura-t-elle une fin, oui ou non ? Le jour du Jugement serait-il venu ? Nous voilà montrés du doigt, les peuples du monde rient de nous, de ce que nous ne savons pas prendre en main la bride de quatre bêtes.
– Pas quatre, Monsieur le Premier ministre, mais bien davantage, – bredouilla le directeur général du zoo.
– À propos, combien de bêtes se sont enfuies ?
– Le zoo tout entier, hormis les petits des carnassiers et des brouteurs, restés étonnés à l'intérieur des petites cages, en tout trois cent soixante-sept têtes… Vingt-trois ours fauves, trente-deux singes, douze couples de lions, deux éléphants, sept couples d'autruches, cinq couples de bouquetins, neuf tigres…
– Assez ! – s'écria le Premier ministre. – Si tu es savant à ce point, serais-tu donc mort à garder les bêtes en sûreté ?! Par la faute d'un chef de ton espèce, la mégapole est devenue aujourd'hui une arène ouverte et libre, un terrain de promenade et de licence pour les bêtes de proie. Le comprends-tu seulement ?
Le directeur général du zoo se tenait, de peur et de honte, la tête basse et muet…
– La bête qui a l'esprit assez vif pour deviner la pierre que l'homme tient cachée dans son sein peut se sauver même d'un coup mortel ! – dit la pie à longue queue, et elle laissa seuls ses petits parvenus à l'âge et s'envola…
Le téléphone particulier du Premier ministre sonna de nouveau. La même personne inconnue demandait avec insistance à lui parler. « Dans une situation aussi étroite et aussi désespérée, qui donc montre pareille effronterie ? » Il eut beau se forcer à s'en souvenir, il n'y parvint pas. Le Premier ministre avait fait remplacer tous les numéros qui d'ordinaire le joignaient en direct par le nom ou le patronyme de leurs possesseurs. Mais ce numéro-là était étranger…
– Pardonnez-moi, Monsieur le Premier ministre ! – le ministre de l'Intérieur se leva de nouveau de sa place, plein de trouble. – Deux ou trois loups, tigres et chacals ont fait irruption dans la fabrique de viande. Apparemment ils ont senti l'odeur du sang des bêtes égorgées.
– L'odeur du sang et de la viande se répand-elle donc au-dehors ? Pourquoi jusqu'à cette heure n'atteignait-elle le nez de personne ? – questionna le Premier ministre. – Qui me répondra ?
– Je ne sais pas ; il est probable que les bêtes de proie sentent l'odeur du sang de très loin…
– Ont-elles fait du mal aux gens, ou non ? – demanda le Premier ministre avec trouble.
– Non, – dit le ministre. – Tous se sont enfuis et se sont cachés. Les bêtes se sont jetées sur les carcasses de bœufs et de moutons écorchées et pendues aux crochets. C'est-à-dire qu'elles s'emplissent le ventre. Les ouvriers de ce grand atelier ont saisi l'occasion et sont sortis. Chose étonnante, à la vue de la viande, les bêtes de proie n'ont pas prêté la moindre attention à la fuite éperdue des gens…
La chaîne mondiale qui émet jour et nuit diffusa coup sur coup deux reportages.
…Sept ou huit meutes de chiens errants de toutes les races courent en liberté par les rues et les places de la mégapole. Leurs grondements et leurs aboiements jetaient l'épouvante au cœur des rares passants…
… Un autre montra des images sur ce sujet : des centaines de chevaux nus, c'est-à-dire sans selle, du haras d'élevage se sont déversés dans les avenues de la ville. Ivres et libres, allant au galop, ils ont foulé des dizaines d'hectares de terres cultivées – les champs de la banlieue de la mégapole – et sont parvenus jusqu'aux avenues de la ville…
– On en retire l'impression que la mégapole est restée sans maître, – conclut le commentateur…
Chaque nouvelle touchant les événements de la rue soulevait une sorte d'effroi dans le cœur de ceux qui étaient là, mais le Premier ministre demeurait toujours impassible. Il écoutait les autres avec attention, répondait de loin en loin, posait des questions. Mais un coin de sa cervelle, quelques cellules isolées peut-être, cherchait d'instinct le remède à l'événement et fouillait la voie du salut. Il était difficile d'arriver à une conclusion définitive. Ordonner aux tireurs d'élite d'abattre les bêtes une à une ? Comment ? En plein jour, et devant le peuple ? Il est certain que tous les journalistes des chaînes célèbres du monde se tiennent prêts et guettent le moment, pour voir en quoi cette tragédie finira. Et puis, où trouverons-nous tant de tireurs ? Ou bien emploierons-nous les officiers de l'armée ? Non, cela, c'est certain, est exclu ! Si pareille chose arrivait, les gens du monde entier nous tiendraient coupables de cruauté et d'incapacité. Si des condamnés s'étaient évadés de prison, ce serait autre chose. Ici, où il s'agit de quadrupèdes privés de langage, fussent-ils laissés sans maître, les mettre à mort ouvertement est une cruauté. Il faut trouver quelque autre moyen…
– Monsieur le Premier ministre ! – le maire de la mégapole se dressa dès qu'il eut coupé sa communication téléphonique. – Un couple d'éléphants blessés retournent de leur trompe sens dessus dessous toute voiture qui se présente… Mon Dieu, il est difficile de se le représenter : quelque imbécile de policier a tiré sur l'un des éléphants et a soulevé leur colère et leur fureur. Déjà des dizaines de voitures neuves et vieilles, au dire du chef de la police, ont été mises en pièces. Ils demandent la permission de tuer les bêtes.
– Non ! – le Premier ministre se leva de sa place. – Nous n'avons pas le droit d'une pareille mesure. Jusqu'à cette heure aucune bête n'a fait de mal à quiconque de son propre gré !
– Peut-être, – les yeux brillants, comme s'il venait de faire une découverte, le maire avança sa proposition, – abattrions-nous les bêtes avec des balles spéciales qui endorment, et les traînerions-nous jusqu'à leurs cages ?
– Idée magnifique ! – rejeta le Premier ministre avec un ricanement. – Sur un seul signe de la baguette magique, les bêtes de proie viendront se rassembler des quatre côtés de la ville sur la place et s'y rangeront bien droit. Et elles attendront que vous visiez tout à loisir et que vous leur logiez dans le corps une balle qui endort !..
Le maire, plein de confusion, ne dit pas un mot et se rassit à sa place.
Le ministre de la Sécurité, qui parlait presque sans arrêt par ses téléphones et donnait des ordres, se leva de sa place. Il n'avait pas encore ouvert la bouche :
– Encore quelque nouvelle fâcheuse et inouïe ? – demanda le Premier ministre.
– On a pillé d'un seul coup, au même moment, trois bijouteries.
– Les bêtes de proie ?!
– Non, bien sûr, Monsieur le Premier ministre, – dit le ministre de la Sécurité. – Trois bandes de malfaiteurs inconnues.
Un instant le silence emplit la salle.
– Monsieur le Premier ministre ! – le ministre de l'Intérieur se leva de sa place.
– Encore quelque fâcheuse nouvelle ?
– Oui. Mais ma langue ne se tourne pas pour…
– Quand l'eau a passé par-dessus la tête…
– Cette fois trois singes armés sont venus en voiture, ont abattu les gardiens de la banque étrangère d'investissement et ont emporté au pillage tout l'argent liquide de la banque. Plusieurs millions…
– Des singes armés ?
– Oui… D'après les images, on a établi qu'ils étaient fort agiles et fort expérimentés…
– Et ils auront aussi disparu des lieux ?
– Vous avez deviné juste… On a ouvert une instruction criminelle. L'enquête a commencé. On dit qu'ils parlaient en langue de singes, mais on a vu clairement que leurs babines restaient figées et ne bougeaient pas.
– C'est-à-dire que quelque bande de voleurs et de pillards a frappé son coup à la faveur du noir…
– Apparemment, il en est ainsi.
– Quand cette tragédie prendra-t-elle fin ? Personne n'a-t-il donc de proposition précise ? Comprenez-vous seulement que cet événement met entièrement en doute, aux yeux du monde entier, le degré de notre compétence et de notre capacité, à vous et à moi ?
– Sur l'internet aussi on a écrit la même chose ! – éleva soudain la voix le secrétaire de presse. Il parut qu'en confirmant les paroles du Premier ministre il voulait se faire bien voir.
– Qu'ont-ils écrit ?
– Ils reprochent que la journée est à moitié passée et que des dizaines d'événements ont éclaté, mais que le gouvernement du Premier ministre un tel montre son impuissance et son incapacité…
Le téléphone particulier sonna soudain. Encore le même numéro inconnu. Cette fois le Premier ministre ne laissa pas une pensée entrer dans sa tête et répondit :
– Allô ! J'écoute !
– Dieu merci ! Bonjour, Monsieur le Premier ministre !
– Bonjour ! Qui parle ?
– Je suis ce chasseur qui vous servait de guide, il y a quelques années, quand vous alliez à la chasse. Vous en souvenez-vous ?
– Oui, – dit-il avec indifférence, – mais je suis en ce moment à une séance extraordinaire, – il voulait couper court.
– J'ai nouvelle de ceux qui ont lâché sur la ville les bêtes de proie du zoo.
– Parlez-vous sérieusement ? Où êtes-vous ?
– Je suis depuis plus d'une heure devant l'entrée de votre palais. Les gardes ne me laissent pas entrer. J'ai appelé plusieurs fois, hélas… sans résultat…
– Attendez un instant, – et le Premier ministre, décrochant le combiné du téléphone direct posé sur la table, donna un ordre au chef des gardes et se tourna du côté de l'assemblée : – Dans quelques minutes nous saurons qui a servi d'instrument à la fuite des bêtes ! Et comment toutes les serrures des grandes cages de fer se sont ouvertes d'elles-mêmes en un instant.
Cette nouvelle du Premier ministre les étonna tous.
Et la porte s'ouvrit et le vieil homme entra.
Le Premier ministre le reconnut alors.
– Le voilà ! Le voilà ! – s'écria tout à coup le directeur général du zoo, désespéré et le cœur affligé. – Voilà l'homme même dont je parlais. On dit, de bouche en bouche, qu'il sait et comprend la langue des bêtes. Qui sait, peut-être a-t-il eu la main dans ce qui est arrivé…
Le Premier ministre sourit. Et, comme à une connaissance proche et intime, il serra le vieil homme dans ses bras et lui demanda comment il se portait.
Le Premier ministre se représenta soudain l'habileté et l'agilité, la vigilance et la finesse du vieil homme ; il savait qu'à parcourir les montagnes et les forêts en compagnie de ce chasseur consommé, il n'y avait aucun danger, même à se trouver face à face avec l'ours, le lion ou le tigre.
– Dis-moi d'abord, mon généreux ami, quel rapport as-tu toi-même avec le zoo et avec toute cette tragédie ?
– Au fond, aucun. Je suis un employé ordinaire du zoo.
– Depuis quand ?
– Il y a environ trois ans.
– Eh bien, quel secret y a-t-il ici ?
– Nul n'y croirait. Mais tenez, – le vieil homme tira la clef USB de la poche intérieure de son veston. – On a pris ces images par hasard.
Le Premier ministre fixa un instant les yeux sur la clef. Il voulut poser une question, mais il changea d'avis. Il regarda le secrétaire de presse. Celui-ci vint aussitôt auprès de lui, prit la clef et la brancha au grand téléviseur.
– Regardons-nous ? – demanda l'aide.
– Absolument ! – autorisa le Premier ministre. – Et sur-le-champ ! À l'instant même !
Les ours, qui furent jadis des hommes, pour prix de leur ingratitude et par l'effet de la malédiction des arbres fabuleux – les pins –, furent changés en ours et devinrent les habitants de la forêt…
Après avoir regardé les images, le Premier ministre, qui se tenait debout, resta muet et se rassit à sa place. Il s'attendait à tout, mais non à l'existence des ghûls.
– Ces créatures sont-elles en vérité des ghûls, ou des hommes malintentionnés à face de dîv et déguisés ? Quelqu'un d'entre vous peut-il l'expliquer ?
Personne ne trouva l'audace de souffler mot. Les actes des ghûls paraissaient hors de la portée de l'entendement humain.
– D'où les ghûls ont-ils paru ?
– Du dedans de l'eau, – dit quelqu'un.
– J'ai compris, je l'ai vu moi-même, mais d'où – du fond du fleuve, ou de l'autre rive ? Ou bien sont-ils descendus du ciel ?
– Cela n'est pas dans les images, – jeta le même homme.
– Tant qu'une tragédie plus grande n'a pas eu lieu, et qu'on ne sait pas où les ghûls ont disparu ni quel autre dessein impur ils nourrissent, allons, réfléchissons. Notre mégapole est devenue le spectacle du monde. Tous attendent de voir comment cet événement finira ! Eh bien, la journée est à moitié passée : quelles propositions précises y a-t-il ?
– J'ai reçu un renseignement, Monsieur le Premier ministre, – dit le ministre de l'Intérieur, – la Cour suprême n'a pas donné l'autorisation d'abattre les bêtes déversées sur la ville. Nous l'avions saisie ce matin à tout hasard.
– Officiellement ? – voulut préciser le Premier ministre.
– Oui ! Par écrit !
– Peut-être les soldats pourraient-ils les prendre une à une avec des filets solides ? – dit le ministre de la Défense.
– Toutes les bêtes sont répandues et dispersées aux quatre coins de la mégapole. Cela me paraît impossible. Mais en tout cas, examinez la chose. Qui sait, si nous y étions contraints…
Le Premier ministre cherchait un chemin.
Le vieil homme aussi.
– Toi, loup imbécile, te voilà pris au piège ! – rit le renard rusé. – Avant de mourir, fais tes dévotions et demande à Dieu le pardon de tes péchés sans nombre ! – et, ayant mangé le lard du piège, il s'enfuit en frétillant de la queue.
Enfin le vieil homme, qui se trouvait là sans titre officiel, comme le directeur général du zoo, leva la main.
– Mon généreux ami ! Je vous en prie : peut-être quelque proposition utilisable sortira-t-elle de votre bouche.
Le vieil homme, pensif, se leva de sa place et s'avança.
– Au fond, ces bêtes qui errent aujourd'hui, égarées et sans abri, par les rues, les avenues et les places, par la volonté de quelque force soudaine et inconnue, sont des créatures inoffensives. La plupart d'entre elles, en tout cas, sont nées et ont grandi à l'intérieur d'une cage. Elles croyaient que la vie était cela. Quelques-unes seulement se souviennent du libre séjour des forêts, des montagnes, des ravins et des déserts, et c'est tout…
– Ne tirez pas la chose en longueur ; à force de tourner autour du pot, le jour tombera, – quelqu'un lui coupa la parole, à l'improviste et hors de propos.
– Je ne sais qui vous êtes, ô sage du siècle, mais moi je n'ai jamais tranché d'un coup de ciseaux la parole de personne. Et ce n'est pas avec vous que je m'entretiens, c'est avec le Premier ministre.
– Vous avez répondu comme il fallait, mon généreux ami ! Mon intervention n'est pas nécessaire. Continuez votre propos. Nous vous prêtons l'oreille. Excusez-nous !..
– Mon opinion est que ces bêtes, quand bien même la plupart sont des bêtes de proie, ne sont pas coupables. Quelqu'un ou quelque chose, vous l'avez vu vous-mêmes, les a poussées à cette démarche. Et puis, chacune de ces bêtes s'est accoutumée aux hommes. Car chaque jour des milliers de gens, petits et grands, venaient au zoo.
À présent, si le but est de ramener ces bêtes à leurs demeures, il y a un chemin. En tout cas il faut l'essayer et voir : peut-être servira-t-il à l'affaire et donnera-t-il un résultat. Vous savez, au zoo nous lâchions parfois les bêtes dans l'espace libre du bois qui l'entoure. Et il arrivait ceci, que longtemps les bêtes s'entêtaient et ne voulaient pas rentrer dans leur cage. À dire vrai, nous en souffrions. Sur le conseil d'un de mes amis, – le vieil homme, on ne sait pourquoi, ne voulut pas dire : le conseil de mon petit-fils Shervon, – nous avons enregistré et diffusé les piaulements et les cris, les appels et les plaintes des petits du lion et du loup, du tigre et du chacal, du renard et du sanglier, de l'éléphant, de l'ours et du léopard, bref de toutes les bêtes. Vous vous le représentez, cela a réussi – les bêtes couraient de toute leur âme du côté des cages, comme si elles n'avaient pas vu leurs petits depuis des semaines et qu'elles languissaient après eux…
Le vieil homme se tut.
– C'est tout ? – questionna le Premier ministre, avec une sorte d'étonnement.
– Oui, – il entendit pour brève confirmation.
– Ces enregistrements, c'est-à-dire la voix des petits des bêtes, où sont-ils conservés ? – s'enquit le Premier ministre, ayant deviné le dessein de son généreux ami.
– Tenez, sur cette clef USB ! Si vous voulez, écoutez-la. C'est enregistré avec beaucoup d'art et beaucoup d'effet.
Il en était bien ainsi. Personne ne souffla mot pendant qu'on entendait la clameur des petits des diverses bêtes, dont chacune s'élevait à part.
– À l'instant même, faites copier ce matériel ; qu'on le diffuse par les moniteurs spéciaux installés sur les places, dans les rues et les avenues de la mégapole, qu'il retentisse. Peut-être les bêtes verront-elles et entendront-elles… Dieu veuille que cela se fraye un chemin jusqu'à leur cœur. Ministres de l'Intérieur et de la Défense, vous en êtes responsables ! Prêtez-y la main !
Le vieil homme sentit que le Premier ministre, quand l'occasion s'en présentait et que la nécessité le voulait, savait parler et commander avec la plus grande fermeté.
– Les chemins du retour au zoo doivent être libres. Veillez à ce qu'on laisse les portes des cages ouvertes. Que tous aillent exécuter l'ordre ! S'il le faut, on vous convoquera. Que le Seigneur nous soit ami et guide ! – le Premier ministre mit apparemment un point à l'entretien.
– J'ai encore une prière à faire, – dit le vieil homme.
Le Premier ministre, qui voulait maintenant s'occuper d'autres affaires, s'arrêta et se tourna vers son ami.
– Donnez l'ordre qu'on amène ici par hélicoptère, puisque le temps presse, ce chasseur de race, ce chasseur enragé.
– Y a-t-il vraiment nécessité ?
– Oui, Monsieur le Premier ministre. Lui aussi peut, jusqu'à un certain point, s'entretenir avec chaque bête de proie et chaque rampant. Il n'en coûte au joueur de trompe qu'un souffle ! Peut-être cela donnera-t-il un résultat.
– N'est-il pas dangereux de rester seul face à face avec des bêtes de proie qui ont goûté la saveur de la liberté ?
– Nous devons user de la moindre possibilité, – le vieil homme demeura ferme dans sa proposition. – Voici l'adresse du lieu où il habite.
– Donnez-la au ministre de l'Intérieur. Qu'on envoie un hélicoptère.
– À vos ordres ! – s'écria le ministre.
– Merci, mon généreux ami ! – le Premier ministre serra la main du vieil homme…
Quand tous furent sortis en hâte, le Premier ministre resta seul. Il appela son aide :
– Grâce aux bêtes, j'ai oublié ce matin jusqu'à mon petit déjeuner. Trouve-t-on dans cette maison au moins du thé ou du café, du pain, du saucisson et du fromage ?
– Assurément, Monsieur le Premier ministre ! À force de dire : séance d'urgence, il est quinze heures et nous avons oublié de manger, – répondit l'aide.
– Dieu veuille que l'expérience de mon généreux ami nous vienne en aide. Sinon l'eau même ne passera pas par ma gorge. Une fois cette affaire écartée, quelque jour de repos j'irai sans faute à la chasse avec lui !.. Sans faute !
– Moi qui n'ai pas de savoir digne de ce nom, pourquoi ai-je entrepris de lire les secrets du sceau d'or sur le sabot du poulain, – se faisait à lui-même reproche le loup ignorant et sot…
Le soir venait.
Quand des dizaines de lions et de tigres, d'ours et de loups, de singes et d'autruches, de renards et de chacals, bref toutes les bêtes qui avaient en apparence pris la ville sous leur domination, entendirent et virent par les innombrables moniteurs des rues et des avenues que leurs petits, dans les affres de la mort, sous l'effet de l'incendie du zoo, se jetaient d'un coin de la cage de fer à l'autre, elles s'étonnèrent d'abord, puis elles comprirent comme la portée du danger tombé sur leurs enfants, et, apparemment sous un seul et même commandement, chacune s'élança du côté de l'île. Elles couraient en aveugles, elles voulaient parvenir au plus vite à ce lieu embrasé et sauver leurs chers nourrissons.
Les gens qui par hasard se trouvaient sur leur chemin, ignorant le fond de l'affaire, s'enfuyaient aux quatre côtés ; d'autres regardaient de côté, du balcon de leurs maisons à plusieurs étages, avec émotion, avec crainte et effroi. Ils ne comprenaient pas du tout pourquoi ces bêtes laissées sans maître prenaient à toute vitesse un seul et même chemin.
Tout le territoire de la mégapole était tombé dans cet état, et aux yeux cela paraissait une énigme.
Les lampes des beaux poteaux modernes de la ville s'allumèrent.
Les gens supposaient qu'il en irait peut-être ainsi chaque jour désormais. Que les bêtes pourraient, quand elles voudraient et où elles voudraient, aller au galop, troubler la société et la mettre sens dessus dessous.
Les gens simples et crédules s'accoutumaient aisément à tel ou tel phénomène et y ajoutaient foi ; et même s'ils n'y ajoutaient pas foi, ils demeuraient indifférents et neutres, et, disant « à la garde de Dieu ! », ils se remettaient à leurs travaux et à leurs affaires de chaque jour.
Les bêtes du zoo n'en savaient rien ; elles n'avaient souci que de préserver leurs petits du feu, et une seule pensée les tourmentait – pourraient-elles, oui ou non, porter le moindre secours à leurs nourrissons sans défense et tombés dans la gueule du feu !
Elles couraient sans arrêt, de toute leur âme. Aucune bête ne prêtait attention à une autre, car toutes étaient retenues par une seule et même calamité porteuse de malheur.
À l'instant où, haletantes, l'une derrière l'autre, elles franchirent par les quatre passerelles et les quatre portes l'enceinte du zoo, elles n'en crurent pas leurs yeux : tout alentour, il n'y avait pas trace de flamme. Malgré cela elles se jetèrent vers les cages, et, dans les petites cages voisines des leurs, elles virent leurs enfants sains et saufs, calmes et paisibles ; le cœur leur retomba à sa place et leur pouls revint peu à peu à son train naturel.
Elles s'aperçurent seulement que les portes de leurs cages, restées ouvertes tout le long du jour, claquèrent violemment et se refermèrent, comme sur le signe de quelque créature. Encore que cette mesure n'eût ni nécessité ni sens, car elles n'avaient plus envie de ressortir ni de se livrer à leurs licences…
… Le jeune homme filmait ce spectacle d'un bout à l'autre ; il eut un peu l'esprit en repos de ce qu'en tout cas les bêtes étaient revenues à leur demeure. Mais il sentait quelque danger invisible.
À cet instant son téléphone vibra. Sur l'écran parut le visage de son grand-père.
– Où es-tu ? Es-tu sain et sauf ?
– Oui. Je suis sur la place… – la honte le saisit du mensonge qu'il venait de porter sur ses lèvres. – Qu'est devenu le sort des bêtes ?
– Elles sont toutes revenues. Le zoo est de nouveau plein de bêtes…
– Bon, que la fin en soit heureuse. Prenez garde à vous. Les portes des cages…
– Comprends-moi, chose étrange : ces mêmes ghûls ont refermé une à une les portes des cages, ils m'ont facilité la tâche.
– Où sont-ils à présent, ces ghûls ? Pourvu qu'ils ne vous fassent pas de mal…
– Non, ne t'inquiète pas. Ils ont disparu comme ils avaient paru, sans qu'on les vît, comme s'ils étaient descendus la tête la première au fond de la terre.
– Étrange…
– Je m'en étonne moi-même. Il n'y a personne au zoo avec qui échanger ce que j'ai observé et l'état des choses…
– Rentrez chez vous, vous aussi. Demain on en dira sans doute quelque chose.
– Que je fasse un tour du zoo, ensuite j'y réfléchirai.
– Tenez-vous le plus loin possible du malheur, grand-père. Je vous en prie, rentrez chez vous, car…
– Au regard du malheur qui s'est levé aujourd'hui et a jeté la clameur d'un bout à l'autre de la ville, où des centaines de gens sont morts par la calamité de la révolte des bêtes, est-il possible que cela empire encore ?..
– Qui sait ? La situation paraît encore troublée. L'émotion de la ville n'est pas retombée.
– Advienne que pourra, mon cher enfant !
– Que le Seigneur vous garde !..
Le jeune homme, sur l'observatoire de fortune qu'il s'était dressé en haut d'un arbre du bois de l'enceinte du zoo, porta à ses yeux la jumelle militaire et se remit à observer : chaque bête se tenait droite, comme figée et changée en statue.
Il posa la jumelle… Et soudain, comme s'il se rappelait quelque chose qui lui avait échappé, il la reporta à ses yeux.
Tout l'espace du zoo paraissait vert et clair. Tout à coup il lui vint sous les yeux que quelque créature rampait du côté de la porte. Il jeta les yeux vers les autres portes : là aussi ils rampaient, un à chaque endroit.
Le jeune homme se mit à filmer. Il ne se représentait pas ce qui allait arriver. Dans son idée, c'étaient ces mêmes ghûls qui étaient apparus aux yeux de son grand-père, et peut-être allaient-ils ouvrir de nouveau les portes des cages.
Mais hélas, ce n'étaient pas des ghûls : c'étaient des hommes vêtus de noir et masqués, fort agiles, une arme silencieuse à la main. Contre toute attente ils n'ouvrirent pas les portes des cages de fer ; ils s'approchèrent et, des quatre côtés, se mirent à abattre une à une ces bêtes revenues à leur demeure permanente pour le salut de leurs enfants…
Mon Dieu ! Quel sang-froid ! Il enregistrait avec quelle adresse, avec quel goût et quel plaisir ils tiraient à la tête et au cou des bêtes, et comment ces bêtes, qui ne savaient rien du jeu des hommes, du monde et du destin, tombaient et, les yeux pleins d'étonnement levés vers le ciel pur, rendaient l'âme, rendaient l'âme…
En même temps, l'âme aux lèvres, quelques-unes voyaient qu'on pointait aussi le canon du pistolet silencieux sur leurs enfants qui étaient dans la cage voisine ; et les pauvrets, qui n'étaient jamais encore sortis de la cage vers la liberté et ne savaient pas ce qu'est la liberté, s'abattaient sourdement, sourdement sous le coup mortel des balles et mouraient en battant des pattes…
Le jeune homme ne cessa pas de filmer.
Quelque veine, quelque nerf de son corps lui envoyait un signe invisible que ce n'était pas la fin de la tragédie…
Mais les hommes vêtus de noir et masqués disparurent des lieux sans qu'on les vît, et un instant plus tard deux ou trois de leurs semblables parurent on ne sait d'où, une arme pareille à une mitraillette à la main. Allaient-ils donc tirer sur les bêtes mortes ?
Du bout du canon de leur arme, dans cette nuit obscure (car soudain le réseau électrique de la ville avait cessé de fonctionner), ce n'étaient pas au fond des balles, mais du feu qui pleuvait.
Le corps de chaque bête brûlait. Une fumée noire s'enroulait vers le ciel…
Le jeune homme cessa de filmer.
Il appela son grand-père.
Le téléphone du grand-père ne répondait pas.
La sonnerie faisait brèche dans le cœur de la nuit. Mais le grand-père non plus, qui gisait le visage tourné vers le ciel au rang des bêtes sans vie du zoo, n'avait pas le moyen de répondre.
La ville s'était changée en une créature sourde, muette et aveugle.
La richesse du zoo s'engloutissait dans la gueule du feu, et hormis le jeune homme personne, semblait-il, n'en voyait la flamme. Et nul n'en avait le cœur brûlé.
Au milieu de la nuit, le jeune homme alla seul plus avant dans l'enceinte du zoo ; tâtant et tâtant dans l'obscurité chaque empan de sa terre, il trouva le corps de son grand-père, criblé de balles et brûlé, pleura amèrement, amèrement, et, dans un coin éloigné de l'eau, le rendit à la terre avec douleur.
La fausse aube se levait.
Il envoya une prière à son âme pure.
Que personne ne le sache, pas même mon père, ma mère et ma sœur ; qu'ils croient que grand-père est parti à la chasse et qu'il a disparu sans laisser de nom. Leur douleur en décroîtra plus vite.
Quand l'Homme vit pour la première fois le chameau, il prit peur et s'enfuit ; puis il s'attacha à son naturel doux et, ayant compris que c'était une bête tout à fait inoffensive, il s'enhardit, lui passa le licol dans la bouche, y fit monter son enfant et le mit en chemin…
Le lendemain, un communiqué officiel parut dans tous les organes d'information et sur les réseaux de l'internet. Les gens y apprirent que dans la nuit, pour des raisons encore inconnues, le zoo avait pris feu et que toutes les bêtes avaient brûlé. Et que les autorités compétentes enquêtent sur les causes de cet événement…
On fit savoir de même que les dirigeants du jardin zoologique avaient été arrêtés et qu'ils répondraient devant la loi.
Et c'est tout !
Shervon vint au logis de son grand-père avant même que l'œil du jour se fût ouvert. Tout le mobilier de la maison gardait un ordre et une règle particuliers. Le vieil homme avait posé au milieu de la grande table aux deux bouts arrondis une photographie de famille dans un cadre doré. On y voyait le grand-père, la grand-mère, leur fils, Shervon et sa petite sœur. Le grand-père, avec cette même mine grave qui était la sienne, souriait un peu…
Et à côté d'elle, une grande enveloppe… Shervon l'ouvrit. Il lut le testament du vieil homme. Pour la première fois de sa vie il se sentit seul, absolument seul. Il se représenta le visage de son grand-père. Ensuite il se lava et partit au travail…
Si l'Homme en avait le pouvoir, il changerait en bêtes domestiques, au rang du cheval et de la vache, du chameau et du chien, du chat et du mouton, toutes les autres bêtes, et il détruirait de fond en comble l'équilibre de la nature…
Une heure plus tard, l'enregistrement authentique du fait sanglant et tragique du zoo – le massacre sans merci des bêtes et l'incinération de leurs corps – parut sur les réseaux d'information du monde. Cette cruauté fit trembler tout le monde aux quatre coins de la planète. Le Premier ministre du pays, exposant la situation, mit la faute et le péché sur le dos des ghûls descendus de derrière le mont fabuleux de Qâf : c'est-à-dire qu'ils s'étaient d'abord entendus avec les bêtes et les avaient toutes fait sortir dans les rues, puis les avaient abattues sans pitié et brûlées…
Années 2015-2016